Trois générations,
un jour historique
Elen Dubos

15h08 ce 22 septembre 2050, le Train Très Grande Vitesse Régional arrive à Nantes.  Marie a quitté son hameau costarmoricain pour rejoindre sa fille Anaë et sa petite-fille Ambre. Une  heure vingt de voyage pour assister à l’allocution de la Présidente avec elles, une occasion qu’elle ne  voulait pas manquer !


Une fois sur le quai, hors de la fraicheur artificielle du train, Marie suffoque et regrette déjà son bord  de mer. De petites gouttes s’immiscent dans les fins sillons de sa peau et mouillent sa robe légère en  lin. Elle s’avance jusqu’à un banc, pose son sac et s’assied à l’ombre de l’un des nombreux arbres Pluie  D’Or du parvis.


Marie est excitée, elle n’en revient pas de pouvoir vivre cette journée. Son cœur bat vite, un peu trop  vite. Elle prend une profonde inspiration et sort les quelques amandes séchées de son jardin qu’elle a  pris soin d’apporter avec elle : « allez, reprend tes esprits, calme-toi ma vieille ».  Devant elle, la plateforme Intermobicité Nord se déploie dans son parc joliment arboré et lui offre un  drôle de spectacle : des va-et-vient incessants, comme un ballet dont les pas ne seraient connus que  par les voyageurs en transit, et dont la musique ne serait qu’un flot de paroles et de chants d’oiseaux.  L’absence de bruit est assourdissante et contraste avec le fourmillement des connexions convergeant  vers ce hub.


Elle connait bien cette apparente complexité, cette plateforme a tellement changé sa vie !


Au début des années 20, Marie était perdue, en manque de repères. Eco-anxieuse, fatiguée par les  confinements, découragée par les élections de 2022, et dégoutée par la révolte des super-riches après  le rationnement des vols aériens, elle était entrée dans une profonde dépression.  C’est en 2028, à l’aube de la cinquantaine, que Marie avait retrouvé espoir. Grâce au revenu contributif  mis en place par le parti Pour Une Sobriété Assumée, elle avait enfin quitté son emploi dans  l’informatique pour s’orienter vers l’éco-mobilité inter et péri urbaine. La meilleure décision de sa  carrière ! Après un an de transfert de compétences, elle avait été embauchée par la Nouvelle  Métropole pour trouver d’ici 2035 une solution adaptée, consensuelle et fonctionnelle qui permettrait  de se désaliéner de la voiture individuelle en ville. L’objectif était clair et ambitieux, Nantes serait la  première ville de l’ouest à interdire totalement les voitures. Marie et son équipe avaient dû déjouer  quelques actes de sabotage (les groupuscules extrémistes pro-croissance n’ont été interdits qu’en  2032) et en quelques années, ils avaient réussi à éco-concevoir avec des citoyens contributeurs ces  fameuses plateformes logistiques. 

Situées en bordure de la ville, elles sont conçues comme des roses des vents à 4 branches : d’un côté,  on peut entrer gratuitement en ville, par cyclobus, taxyclo ou en trams, tous pourvus de rame V (pour  vélos) ; de l’autre, on peut en sortir avec les TTGV régionaux et nationaux, les bus interritoires ou le  covoiturage ; perpendiculairement à cet axe, on relie toutes les plateformes entre elles sur une voie  dédiée du périphérique, avec la Navétélec, le mini-bus électrique qui passe toutes les quatre minutes.  Ce sont neuf plateformes qui ceinturent Nantes et desservent tous les arrondissements et micro-quartiers de la ville !


Stimulant et enthousiasmant à la fois, ce projet lui avait permis d’être à nouveau en accord avec elle même. Enfin soulagée ! Les compétences en travail collaboratif, en co-construction citoyenne et en  soutien au changement qu’elle avait développées avaient considérablement enrichi la fin de sa carrière. Marie avait pu partir en retraite à 60 ans, sereine et parfaitement alignée avec ses valeurs.  A ce moment-là de sa vie, de retour dans sa région natale, elle avait eu à cœur de maintenir son  nouveau goût pour l’entraide et le co-développement et s’était déniché un logement en Coop dans un  ancien corps de ferme rénové. Elle y vit encore aujourd’hui avec 3 familles, sa nouvelle fa-mie comme  elle dit, mi-famille, mi-amis. Elle se sent entourée au quotidien et participe à la vie de la communauté :  garder les petits, aider les grands aux devoirs, prendre soin du potager et cuisiner ensemble…


Aujourd’hui, Marie a donc de quoi être exaltée ! Cette journée est pour elle la rédemption des péchés  passés et le résultat des transitions menées pour se racheter.


Des larmes se découvrent au coin de ses yeux.
 

Une main se pose sur son épaule : « Maman ? Ça va ? »  
 

− Ah ! Anaë, ma chérie ! Oui, ça va… je rêvais…


− Je vois ça !


Sortie de sa torpeur enchantée, Marie embrasse sa fille, contente de la retrouver enfin.  Elles se regardent, se sourient, ravies d’être réunies.  
 

− Prenons un Taxyclo, il va nous amener jusqu’aux portes du quartier.  
 

───  
 

Anaë ne travaille pas aujourd’hui et elle a choisi d’aller chercher sa mère directement à la plateforme.


Pour elle aussi, cette journée est importante, mais pas pour les mêmes raisons. Anaë nourrit sur la  Grande Transition une certaine rancœur. Elle a le sentiment d’avoir eu les ailes coupées par le sursaut écologique de 2026, en plein envol vers sa vie d’adulte. Alors, ce 22 septembre la rassure : son sacrifice  n’a pas été vain.  
Encore aigrie parfois, elle ne rechigne pas pour autant cette transition car elle y a trouvé de nombreux  avantages : c’est grâce à ce tournant qu’elle ne travaille pas aujourd’hui par exemple. La semaine de  24 heures décrétée en 2030 est arrivée au bon moment, sa vie active débutait et elle était déjà épuisée  par son rythme soutenu. Et quand la journée contributive a été proposée, quelque mois après, elle  avait facilement trouvé du temps pour se consacrer à l’intérêt général. Cette « JC » lui a ainsi permis  de s’essayer à tout un tas de missions variées : retourneuse de compost collectif, animatrice de stage  de décarbonation, accompagnatrice de sorties forestières éducatives, lectrice en maison  intergénérationnelle… ça la coupe dans sa routine et elle s’y épanouie pleinement.


En ce moment, pour six mois, elle consacre sa « JC » à la gouvernance du micro-quartier. Elle est très  motivée ! Anaë habite ce micro-quartier depuis une quinzaine d’année, et l’a vu évoluer et se façonner  au gré des assemblées hebdomadaires. Agréable à vivre, efficace et résilient, on y trouve désormais  tout ce qui est nécessaire au quotidien à moins de 10 minutes à pied : ressourcerie, écoles, vrac,  transports en commun, poulaillers, compost collectif, réparations en tout genre, parcs… Comme tous  les micro-quartiers de la Nouvelle Métropole, il est délimité par une grande allée verte et une voie  bleue, là où coule le canal.


Le micro-quartier s’auto-gère. La gouvernance consiste à rencontrer ses voisins, à échanger avec eux  des actions à débattre, à faire du lien entre micro-quartiers et arrondissement, et à fluidifier  l’organisation. Ce matin, il lui a fallu trouver un volontaire pour réparer un des lave-linges communs,  inscrire le thème du prochain canapé-débat à l’ordre du jour de l’assemblée, et suivre les préparatifs  de la grande fête.  
 

Anaë demande au Taxyclo de les déposer elle et sa mère Allée des Ulmus pour continuer à pied. Le  micro-quartier n’est étendu que sur une quinzaine de voies seulement, sa mère pourra ainsi découvrir  les préparatifs.


Elle la fait passer par la Voie Platanistidae, une de ses préférées. Aussi large que les boulevards  d’autrefois, elle est constituée d’une allée naturelle plantée de Micocouliers d’un côté, d’une piste  cyclable au centre, et de pavés pour les piétons, parsemés de quelques bancs et méridiennes en  polymères recyclés, et ombragés par des voiles blancs tendus de l’autre côté. Anaë y vient de temps  en temps pour se rafraichir et lire tranquillement. Quand Ambre était petite, elle l’y emmenait pour  dessiner sur les murs et la chaussée éclaircis à la chaux. Partout, les enfants (même les plus grands)  peignent des fresques, des marelles, des mandalas, des labyrinthes, crayonnent des devinettes, rébus  et autres charades. Anaë se laisse emporter et s’amuse à déchiffrer les jeux inventés : « » et les petites annonces : « 21.03.50 / n°50 2è ét dte / don conf ௻௼௽௾௿ verte ». Dans les airs, suspendus aux  balcons, des fanions de tissus, bariolés, patchworkés et un peu fanés, ajoutent encore un peu plus de  couleur et de gaieté à l’ensemble.


Square des Prunus, les préparatifs pour le lendemain ne sont pas tout à fait finis. Les livrenvilles et des  vélos-cargo terminent leurs courses auprès des commerçants qui nettoient leur terrasse, taillent les  pergolas végétales et décorent leur façade de guirlandes lumineuses. Dans les entrées d’immeubles,  des enfants s’attellent encore à fabriquer les lanternes en papier. L’estrade pour l’orchestre est  toujours en cours de montage. Il règne un joyeux capharnaüm !


Marie respire difficilement. Anaë se souvient de la grande canicule de 2037 et de sa mère hospitalisée  à la suite d’une déshydratation aigue. Elle ne veut pas revivre ça : « Asseyons-nous un instant… ».  Sous les arbres, un ingénieux système de récupération d’évapotranspiration pulvérise un peu de  fraicheur sur les deux femmes. Anaë saisit sa gourde. Marie est nostalgique :

 

− Je t’ai déjà raconté la coupe du monde de foot de 98 ?  
 

− Je ne sais plus, ça me dit vaguement quelque chose…, pourquoi ?


− Tu en as connu des coupes du monde. Tu ne dois pas trop te souvenir de celle de 2018, mais la  dernière à laquelle la France a participé, en 2022, tu t’en souviens ? Au Qatar, l’aberration climatique ?  Non ? Bref, en 1998, la coupe du monde existe encore, elle a lieu en France et la France gagne. Ça a  été un moment MA-GIQUE ! J’habitais à Lille à l’époque et je m’en souviens comme si c’était hier. Au  début, personne n’envisageait la France gagnante, personne ne l’envisageait en demi même, et encore  moins en finale ! Et au fur et à mesure que l’équipe enchainait les matchs gagnés, une sorte d’euphorie  s’est emparée de tous les Français. Le jour de la finale, dès le matin, on ressentait dans les rues une  tension, à la fois joyeuse et inquiète. Tout le monde savait qu’on était à l’aube d’un événement majeur,  plus grand que tout, mais personne ne voulait l’admettre à ce moment-là, de peur de conjurer le sort.  Eh bien, aujourd’hui, cette effervescence dans les rues me donne la même impression. On y croit sans  vouloir trop y croire…  
 

Le cœur de Marie accélère à nouveau.  
 

− Allez viens, continuons, nous ne sommes plus très loin de l’immeuble.  
 

Du carrefour, elles aperçoivent la grande tablée qui s’étend le long de la voie, fermée pour l’occasion,  même aux vélos. Ambre, en pleine occupation d’effeuillage d’épis de maïs, ne les voit pas s’approcher.

− Bonjour ma petite fille !  
 

− Ah ! Mamie, enfin ! Bonjour !  
 

Ambre saute dans les bras de sa grand-mère. 

───  
Ambre ne se rend pas compte de ce qui se joue aujourd’hui. Au lycée, les éducateurs ont repris les  leçons d’histoire, depuis le début de l’ère industrielle jusqu’à la rupture de 2026, en passant par les  guerres, les épidémies, les pénuries et la crise migratoire. Et malgré ça, elle peine à s’imaginer le monde  d’avant.


Elle n’en a pas vraiment envie non plus. Le plus souvent, quand sa grand-mère lui en parle, elle est  saoulée par ses histoires de voyages en avion, ses pannes de réseaux 5 et 6G, ou sa recherche de  performance. Elle ne comprend pas ces concepts, rétrogrades à ses yeux. Quant à sa mère, Ambre  hallucine quand elle lui explique qu’à son âge, elle avait déjà étrenné 3 téléphones portables. Comble  du pathétique, sa mère conserve encore tous ses portables dans un carton !


C’est sûr, elle préfère la légèreté et la simplicité de sa génération. Et ce qui l’intéresse vraiment en ce  moment, c’est la fête de ce soir. Enfin, revoir sa grand-mère, bien sûr. Puis la fête. Parce qu’il y aura le bel Onyx à la trompette !


Le cours de ce matin est prévu au Musée d’Histoire Non Naturelle, là où sont exposés les vestiges de  la société de consommation. Ambre a trainé des pieds pour s’y rendre. L’éducateur y a évoqué  l’émotivité des personnes âgées face à la lourdeur d’un passé assumé ou non. Très à propos… Alors  Ambre, jeune fille sensible et empathique, a décidé d’être plus à l’écoute de sa grand-mère,  particulièrement ce soir.


De retour chez elle en début d’après-midi, Ambre prépare donc la chambre commune pour que sa  grand-mère s’y sente bien. Située au premier étage de leur petit immeuble, tous les habitants peuvent  utiliser cette chambre, il suffit de la réserver pour pouvoir y loger un membre de sa famille ou un ami.  Elle passe ensuite au potager collectif, sur le toit terrasse, prendre quelques épis de maïs, des tomates,  des concombres et une belle poignée d’aromates. Puis va cueillir des figues, sa grand-mère en raffole !  Elle dresse enfin la table avec les voisins : ils accolent de vieilles portes les unes contre les autres, qu’ils  posent sur des tréteaux. Chacun apporte de la vaisselle, des chaises, des fleurs séchées, des bougies…  Cette table est simple, un peu bucolique mais tellement accueillante ! Elle donne envie de s’attabler  et de faire la fête !  
Quand sa mère et sa grand-mère arrivent enfin, Ambre se sent aussi excitée qu’elles deux et ne peut  que partager leur joie de se retrouver pour cette soirée ! 

Après la préparation du repas, elle part enfiler la combinaison qu’elle a confectionnée elle-même pour  l’occasion et apporte sa lanterne de papier. Elle est prête.  

 

Enfin, il est 18 heures. Tout le monde se rassemble : les trois générations de femme, les voisins, les  musiciens, les commerçants, les enfants…  
 

Les hauts parleurs commencent à grésiller :  


« Mes chers compatriotes,  
Aujourd’hui est un grand jour pour notre pays. Le 22 septembre 2050 sera à jamais graver dans notre  mémoire collective.  
Cette date est désormais le symbole de la transformation collective réussie pour préserver la planète  et l’humanité. Pour la première fois de son histoire, notre pays au lourd passé industriel, la France,  vient d’achever une année neutre en carbone et nous pouvons nous en féliciter.  La devise de notre pays si cher, la France, retrouve son sens : Liberté, Egalité, Fraternité. Nous ne vivons plus seulement dans le pays des droits de l’Homme, mais aussi dans celui des droits de  l’Homme et de la Terre.


Nous avons réussi à mettre la qualité de notre vie devant la quantité de nos biens, et à placer le Respect,  de soi, des autres, de la vie, de la nature, de la Terre, en tête de nos valeurs universelles.  Nos efforts sont aujourd’hui récompensés. Notre sobriété assumée est devenue une sobriété heureuse.  Je décrète donc que le jour de la Fête Nationale sera célébré à partir de maintenant chaque année le  22 septembre et que ce jour sera férié, afin de permettre à tous de se réunir et de se souvenir de cet  effort de transition.  
 

Je vous laisse en famille, entre amis, fêter cette réussite.


Encore bravo à tous ! »  

───  
 

Marie pleure, de joie. Elle se tourne vers Ambre qui a le sourire large, les yeux pétillants… plongés dans  ceux d’un beau jeune homme avec une trompette.  


Marie se dit qu’enfin un bel avenir est à venir.