Train de nuit
Hélène Goffard

— Bonsoir Madame, j’ai réservé un billet Lille-Nîmes. 
 

— En train de nuit ou en rapide ? 
 

— Hum… Celui avec les wagons-couchettes. 
 

— De nuit donc. A quel nom ? 
 

— Mentor Gérard. 
 

L’homme releva la tête et plissa les paupières, attendant l’estoc. Ça ne loupa pas, la  guichetière lui sourit (telle une idiote), lui tendit son billet et murmura d’un ton qu’elle imaginait affable (la crétine !).
 

— Gérard Mentor, s'il-vous-plaît, Monsieur. 
 

Il ne répondit pas à cette énième provocation. Gérard Mentor, j’ai rarement tort. A peine né, ses parents (les monstres) l’avaient voué aux moqueries et à la honte.


La course du Monde avait dès le départ œuvré pour que jamais rien ne se déroule comme il  l’espérait dans la vie. Dernier né du siècle passé, (Voir le jour un 31 décembre est un coup du  destin pour vous priver, au choix, de fête d’anniversaire ou de réveillon. Saloperie.) il était  entré à l’âge d’un jour dans le nouveau millénaire. C’était une erreur, sa vie aurait dû s’arrêter  avant ce jour-là, en 1999. Rien depuis n’avait fonctionné correctement. 
 

Elève médiocre, il avait débuté sa carrière comme manœuvre dans l’usine d’assemblage de  voitures qui employait déjà son père. C’était un travail éreintant, dans lequel ses collègues (un  paquet d’imbéciles qui avaient à coup sûr un ancêtre commun leur ayant légué à tous un -ou  plusieurs ?- chromosomes défaillants) trouvaient innovateur et drôle à se tordre de lui répéter: 
 

— Puisque tu as rarement tort, tu peux monter les voitures tout seul ! 
 

Comme si travailler à la chaine ne suffisait pas à créer son malheur, on attendait de lui qu’il se bidonne devant ce monument d’humour. 
 

Gérard n’avait ni ami, ni loisir, ni passion. Il détestait les centres commerciaux, les cinémas et  le sport. Ne supportant pas la chaleur qui, lui rappelait-on, ne ferait que flamber, il n’aimait pas  non plus le froid. Il exécrait les enfants, frémissant à l’idée que des imbéciles puissent désirer  se reproduire, ainsi les vieux qui n’en finissaient pas de mourir en coûtant un bras à la société. 
 

— Qu’est-ce que ça peut te foutre, Gérard, l’argent de la communauté ? T’en as assez  pour vivre, non ? lui reprochait sa sœur Julie. 
 

Julie Mentor, voilà un nom qui ne prêtait le flanc à aucune moquerie. Elle ne comprenait rien,  puisqu’elle n’avait pas souffert comme lui de brimades. Sa sœur affichait une satisfaction  consternante à l’égard de l’existence (mais il faut dire que pour elle, la reproduction mammifère  dans sa stupidité constituait déjà un aboutissement). Le pire de tout cela étant que cette  frangine incarnait une des seules personnes qu’il aimait un peu.
 
En 2024, le cœur de Gérard s’enflamma pour la première et la dernière fois. Un soir, alors qu’il  rentrait du travail dans sa petite Opel pourrie, agacé par l’ironie de construire toute la journée  de belles voitures neuves pour ne pouvoir se permettre de rouler que dans une poubelle, il  avait allumé l’autoradio. Les dernières notes d’une musique criarde se dispersaient tandis que  l’animateur introduisait l’artiste suivante : 


— Cette chanson est interprétée par une jeune femme prometteuse, Claire de Lothaire  qui a choisi comme nom de scène Claire de nos terres.  
 

Gérard tressaillit à l’évocation du nom. Une chanteuse qui choisissait délibérément un surnom ? A n’en pas douter, Claire de Lothaire avait souvent dû entendre des moqueries… Il  se sentit proche par instinct de la chanteuse qui avait eu des parents aussi peu inspirés que  les siens. (Claire de Lothaire ? Il y a des gens à qui on devrait retirer tous droits parentaux !) La mélodie légère mais franche s’éleva, tandis qu’une voix jeune aux accents rauques s’arrondissait dans la voiture. 
 

Dès ce moment, Gérard en devint fou. Il téléchargea l’entièreté du premier album, et de tous  ceux qui suivirent au fur et à mesure des années, écoutant en boucle la voix âpre qui soufflait l’amour et la peine, la colère ou l’avenir. Ses quatre semaines de congés annuels trouvèrent désormais à s’occuper. Il sillonnait la France, la Suisse ou la Belgique sur les traces de sa  bien-aimée. Tous les festivals francophones dans lesquels elle se produisait voyaient Gérard présent au premier rang. Il faisait fi de sa haine de la foule (amas d’adolescents ratés, de  femmes disgracieuses, d’hommes épais et de vieux radoteurs à moitié éteints), passaient  outre les restes de pizzas ou aux canettes qui s’écrasaient sous ses pieds, tolérait les  remugles de cigarettes ou de transpirations de ses contemporains (ces abrutis aux aisselles  poisseuses) tant qu’il pouvait contempler Claire sur scène. Au bout de quelques années  d’amour fou pour la chanteuse, il se mit à lui écrire des textes de chanson. Lui qui n’avait  jamais eu d’intérêt pour rien, il gratta la guitare pour trouver des accords qui conviendraient  aux accents légèrement rocailleux de la belle. Il se mit à chanter et Julie, son seul public, lui  trouva une belle voix. 


Le Monde était en pleine mutation. Le France s’engageait dans la voie de la neutralité carbone,  et ce, comme par hasard alors que Gérard avait enfin trouvé une passion (Si tout cela n’était  pas planifié pour l’emmerder, c’était bien imité). La compétition et la concurrence économique furent déclarées désuètes. Le nombre de voitures diminua au profit des trains inter-cités.

 

— Cela aurait pu être une bonne idée, expliquait Gérard à sa sœur, si ce n’est que, moins  de voitures, ça signifie moins d’ouvriers dans les usines, et moi, je perds mon boulot…

 

— Mais enfin, de quoi te plains-tu ? Les plans de restructuration te procurent un autre  emploi bien plus intéressant. 
 

— Eh ben je n’ai rien demandé !

La nécessité d’une France éco-autonome au niveau alimentaire avait demandé un  investissement massif de personnel dans la culture maraichère. Dans une logique de co construction, politiciens, anciens patrons d’industries lourdes, cultivateurs et citoyens avaient  unis leur force dans un grand plan de formation. On avait envisagé l’agriculture comme  fournisseuse de services environnementaux plutôt que de se contenter d’en limiter les impacts  négatifs. Gérard, qui n’avait jamais fait d’études, avait dû reprendre une formation de  spécialiste dans le bio-contrôle. Il créait désormais des alliances de micro-organismes choisis  pour protéger les plantes des agresseurs et contribuer à son alimentation minérale. Le fait que  ses nouvelles études aient été financées par la communauté n’éliminait pas sa colère (De quel  droit lui avait-on imposé une reconversion professionnelle alors qu’il avait ses habitudes à  l’usine ?) Les toits des immeubles de Lille avaient été réhabilités pour développer à la fois les  cultures et revaloriser la ville. Puisque tout était localisé, Gérard n’avait plus eu besoin de sa  voiture. 
Malheureusement pour lui, d’autres décisions (stupides et ridicules !) furent prises au nom de  ce qu’on nommait le bien commun. De nombreux artistes adhérèrent à la volonté de réduire  l’empreinte écologique et les grands festivals nécessitant des déplacements incessants  disparurent. Les quelques instants durant lesquels il pouvait voir Claire danser et chanter en  public firent partie du passé.


La vie s’écoula morne et sans joie, Gérard ne comprenant pas l’engouement qu’il palpait  autour de lui pour ce nouveau mode de vie stupide. 
 

— Pas d’émission carbone, Julie… Mais quel intérêt ? 
 

— Mais enfin, Gérard, tu vois bien à quel point la vie est meilleure, non ?

 

— Non. Et il fait toujours chaud. 
 

— Les espaces verts sont réhabilités, on mange local et sain. 
 

— Je m’en fous. 
 

— Moi je ne m’en fous pas. J’ai des enfants et leur avenir… 
 

— Leur avenir ? Parlons-en ! Tu as vus ce qu’on leur donne comme cours à l’école  maintenant ? Des ateliers de construction de solutions communes. C’est quoi ça ? De  mon temps, on faisait des maths et du français. 
 

— Arrête Gérard, t’as toujours détesté l’école. 
 

— Peut-être, mais les cours de solidarité et d’écologie comme ils reçoivent maintenant,  question conneries, hein, ça va bien !

 
Tout le dégoutait infiniment. Son exaspération atteignit les sommets lorsque sa semaine de  travail fut réduite à trois jours, la réduction des besoins de consommation n’exigeant plus de  travailler autant qu’avant. Ce temps libre qui mangeait son existence n’avait aucun sens ! A  quoi aurait-il pu le consacrer puisque Claire de nos terres avait disparu des festivals ? On lui expliquait que le Monde avançait vers ugn avenir différent, dans lequel, l’homme, descendu de son piédestal, partageait l’espace avec les animaux et les plantes, en bonne intelligence et  sans empiéter sur leurs territoires. La belle affaire ! Gérard s’en moquait. Il avait 50 ans et sa  vie était finie, si tant est qu’elle n’ait jamais commencé. 

 

— Pourquoi ne viens-tu pas nous rendre visite à Nîmes ? Tu as assez de congés pour en  profiter, lui proposa Julie. 
 

— A Nîmes ? Quelle horreur ! Il fait trop chaud. Et je déteste la promiscuité des trains. — Viens en train-couchette, il y aura moins de monde… 
 

— C’est cela ! Et ça va me prendre 6 ou 7 heures ! 
 

— Arrête de râler, cela te permettra de voir tes neveux. Ils sont déjà adolescents et tu les  connais à peine.


C’est ainsi que, aussi contraint que forcé, il s’était retrouvé à la gare de Lille, prêt à embarquer. Le trajet s’annonçait, comme à son habitude, décevant. Gérard avait espéré être seul dans  son compartiment, mais il apparut qu’une deuxième couchette était occupée. Une valise  encombrait la place. 
 

— Ça commence bien, maugréa-t-il en envisageant de descendre avant le démarrage du  train.

 
Le sifflement du contrôleur lui apprit que c’était trop tard. 

 

— Merde. 
 

Pestant contre la mauvaise fortune qui l’accompagnait partout, il se rendit au wagon restaurant. On y proposait des salades de pommes de terre-légumes issues de la coopérative  qui l’employait. Il en commanda une, accompagnée d’un jus de pommes. Le repas était  délicieux. Gérard savait que le plan bio-métropolitain de Lille était une réussite et qu’il en était  une cheville ouvrière essentielle. La permaculture envahissant les toits et l’utilisation massive  d’un microbiote végétal équilibré avait même permis de sauver l’abeille noire, animal local  auparavant menacé. 
 

— Je déteste les abeilles, songea-t-il en se remémorant une douloureuse piqure à la lèvre  lorsqu’il était enfant. 
 

Ce souvenir acheva de gâcher son repas, et il choisit de regagner sa cabine, non sans  s’offusquer du fait qu’il doive lui-même déposer son assiette et son verre sur le comptoir. Il entra en bougonnant dans le compartiment et eut la désagréable surprise de constater que  son compagnon de cabine était assis sur la seconde couchette (Mais quel emmerdeur !). Il ne  pourrait même pas tenter de s’endormir tranquillement… Il jeta un œil rapide à l’individu qui  tenait une guitare sur les genoux et dont les doigts couraient sans bruits sur les cordes.  L’inconnu portait un gros pull en laine solide qu’on produisait dans les Hautes-Alpes et qui  résistait à tout. Le capuchon rabattu sur sa tête dissimulait ses traits.

Gérard s’assit sur sa couchette sans dire un mot. La présence de l’étranger le gênait. Ce  voyage était un enfer. Comme pour ne pas le contredire, les mains de l’inconnu pincèrent les  cordes de guitare qui émirent quelques notes isolées. (Ah non ! Il n’allait pas commencer !)  Gérard se saisit de son vieux smartphone maintes et maintes fois réparé, prit ses écouteurs  et envoya à plein volume la voix de Claire de nos terres dans ses tympans, puis il se coucha,  le nez collé à la paroi métallique du train. 

 

Les premiers morceaux lui changèrent les idées mais, entre les plages musicales, lorsque le  timbre de rocaille s’éteignait, il entendait encore les notes grattées par son entêtant voisin de  cabine. Cela le perturbait, jusqu’à ce qu’il réalise que la musique suivait celle dictée par son  téléphone. Il se retourna vers l’indésirable. Le capuchon de laine rabattu laissait apercevoir de longues mèches brunes irisées de fils argenté qui encadraient le visage vieilli mais toujours  magnifique de Claire de nos terres 
 

— Vous aimez ma musique ? murmura-t-elle dans un souffle. 
 

— C… Claire ? 
 

— Oui, c’est bien moi. Enchantée. 
 

— Mais… Mais que faites-vous dans ce train ? 
 

— Je suis invitée pour une série de concerts dans le Sud. Il faut bien que je m’y rende, et  je n’ai pas eu le courage de faire le trajet en vélo électrique cette fois-ci.

 

— Vous donnez toujours des concerts ? 
 

Gérard n’en revenait pas. Il était convaincu que la musique de Claire avait disparu avec les  grands festivals. 
 

— Bien sûr, dans des lieux plus restreints qu’avant, seule ou avec deux ou trois musiciens. Elle posa sur lui ses grands yeux couleur cendre. 
 

— Je préfère les ambiances plus intimes pour chanter. 
 

— Je… J’ai toujours adoré… J’ai écrit… Des paroles de chanson, sans importance. La honte le submergea. Comment osait-il lui parler de manière aussi franche de ses pauvres  mots griffonnés à la va-vite des années auparavant ? Elle pencha la tête, semblant attendre  quelque chose. Alors, fébrilement, il chercha ses partitions dans son téléphone. Il soupira en  constatant qu’ils les avaient gardées. Claire y jeta un œil, puis gratta sa guitare. Elle essaya  quelques fois avant de trouver le ton juste. 
 

— Ah, mais c’est pas mal du tout ce que vous écrivez. Vous êtes musicien ? Ou parolier ?

 

— Non. Non, je suis…Je suis… Je travaille dans le bio-contrôle pour une agriculture  favorable à la biodiversité au sein des villes. 
 

— Sérieusement ? J’adore ça ! Mon surnom vient de là. Claire de nos terres… D’une  volonté de retour à un habitat intégré à la terre. 
 

— Ah oui ? Je pensais que c’était pour souligner votre manque de chance d’avoir un nom  qui prête au jeu de mots.
 
Elle éclata d’un rire qui dévoila ses petites dents rangées à l’impeccable et le cœur de Gérard  se liquéfia. 

 

— Pas du tout. J’ai toujours adoré mon nom d’origine... Mais au fait, je suis très mal  élevée, comment vous appelez-vous ? 
 

— Gérard. Gérard Mentor. 
 

Se mordant la langue d’avoir répondu avec honnêteté, il attendit la moquerie qui allait  inévitablement suivre. Elle ne vint pas. 
 

— Mentor ? Ah, je n’ai pas besoin d’un mentor… En revanche, travailler avec un parolier  de talent, c’est toujours un plaisir. C’est l’avantage des transports en commun, on  rencontre des gens intéressants, et cela donne parfois de résultats étonnants !

 

— Ah… Parolier ? Euh, oui… 
 

— Je suis née avec cette époque. Le 1er janvier 2000, vous le savez ? Il hocha la tête. Oui, il le savait 
 

— Eh bien, c’est une chance incroyable de constater les évolutions magnifiques de la technologie et du mode de vie en un demi-siècle. Avant, je serais restée dans mon  petit monde du show-business sans jamais en sortir, ce qui aurait été dommage. Qu’en  pensez-vous ? 
 

Gérard sourit à son tour. Il avait eu tort… A 50 ans, il voyait que le Monde était magnifique et toute la vie s’ouvrit alors devant lui.