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Illustration : Alfred Sisley, La Seine à Bougival, en 1873, huile sur toile, Musée d’Orsay

L'Orient Express
Bastien Resse

L’herbe est sèche, presque chaume. Elle se gorge des premières vapeurs de nuit comme l’on  boit à même la source. Zacharie dissimule son vélo derrière une armoire électrique et monte la  départementale à petites foulées. La route taille la colline au flanc, mais, sur la gauche, un petit  chemin d’élevage semble s’éloigner du bitume. C’est là que se rend Zacharie. Le fil barbelé s’affaisse  sous sa chaussure en toile où se collent quelques brins rebelles, et c’est tout son corps qui ploie  lorsqu’il atterrit brutalement de l’autre côté de la barrière. Il n’a pas repéré le second vélo adossé au  muret. Ça ne fait rien. La silhouette posée sur la ligne de crête le rassure déjà. Lorsqu’il parvint à sa  hauteur, un râle de plaisir s’échappe de sa poitrine et va se perdre au loin. 

« Tiens. » lui tend la femme en jeans assise à côté. « Nettoie-la, je l’ai laissée dans l’auge des vaches  pour la refroidir ».

 

Zacharie regarde sa bouteille de Rouennaise avec méfiance, puis entame sa première goulée avec un  hochement de désinvolture. En contrebas serpente la Seine. Son cours semble virer de bord en bord  comme un navire à la dérive. Il se perd au milieu des vieux châteaux normands, effleure les villages lovés au creux des falaises calcaires, abreuve les ports où s’amarrent péniches et petits porteurs,  exhume ses vapeurs à l’approche de l’estuaire.  

 

« Ça me fait toujours bizarre de revenir ici. Pourtant, ça n’a pas trop changé. Un peu moins vert peut être. » finit-il par dire. 

Ils se racontent leurs vies depuis que Zacharie est revenu pour la dernière fois en Normandie,  évacuent vite l’essentiel (« Bien ta formation dans le ferroviaire ? ») et font place aux souvenirs. Souvenirs rassurants, immobiles mais intacts. Ils pensent à Victor, qu’ils ont perdu de vue depuis un  moment, après son déménagement dans le Maine-et-Loire.  

 

« Qu’est ce qu’on doit se faire chier dans le Maine-et-Loire ! » 

« Plus qu’ici ? » 

Troisième goulée de bière.  

« Ici au moins on a des souvenirs. Tiens, tu vois l’usine en bas ? » 

 

« La vieille usine Renault ? » 

« Oui. » 

« Eh bien, un jour, j’ai choppé une des baskets de Victor pendant qu’il se baignait. Il faisait chaud. Si  chaud ! Tous les chats restaient à l’ombre, et on pouvait rester dehors jusqu’à deux heures sans mettre de pull. Je m’en souviens. Eh bien, cette basket, je l’avais jetée par-dessus le mur de l’usine. Pas assez fort. Elle était restée coincée tout en haut, sur les pièges à pigeons. » 

 

Ils laissent échapper un petit rire.  

 

« Quand je vois cette usine, certains voient des voitures qui sortent par dizaine ou un bâtiment à  l’abandon. Moi, je vois une basket ». 

« Tu penses qu’elle y est encore ? » demande Camille. 

Leur regards se croisent. Le cri d’une chouette en chasse sonne comme une trompette de guerre. Il ne faut pas longtemps pour qu’une expédition se monte. Les pulls en laine recyclée ont remplacé les  sweats à capuche, les smartphone modulables les téléphones pliants « full HD », mais le désir  d’interdit, lui, est intact. Ils dévalent brutalement la colline, passent devant le méthaniseur recouvert  de graffs aux couleurs criardes et arrivent devant le mur d’enceinte de l’usine. 

 

« C’est fermé ? » demande Zacharie.

 

« Ils vont la rouvrir dans un mois. Une recyclerie maintenant je crois. Une partie des anciens, ceux qui  n’avaient pas trouvé de travail entre temps, vont être réembauchés. Les gens sont contents, ça  bouge bien maintenant dans le coin. Dommage pour ton père. Il aurait aimé retrouvé sa vieille  usine. » 

 

Zacharie hausse les épaules. 

 

« Tu sais la retraite l’occupe. Il me parle de son céleri et de ses pommes à longueur de journée. Et  puis son truc, c’était de fabriquer des voitures. Pas de réparer. » 

 

Ils escaladent avec prudence l’échafaudage qui enjambe le mur. « Chantier interdit au public ».  Quelques réverbères industriels éclairent ce que la clarté nocturne ignore. Leurs mains glissent le  long des vieux murs de brique rouge, qui ont vu se succéder les ouvriers du textile, les salariés de  l’automobile et maintenant la future coopérative de récupération. Au milieu des portes de voiture  abandonnées et des tôles qu’on avait jamais pu tordre, un amas de vieilles chaudières à fioul grandit  de jour en jour. Bientôt, on les traitera, en ôtera les métaux et plastiques utile à d’autres industries.  Vestiges d’un ancien monde que l’on désosse comme une vieille carcasse, afin de mieux l’enterrer.  Alchimie des hommes, prêts à transformer en or ce qui autrefois aurait hanté les ravins et les  décharges. Des montagnes de cubes et de cylindres rouillés, ocres et blancs, vert de bronze et émail  délavé, rivalisent en hauteur et en reflets. 

 

« Zach, regarde ! » cria Camille. 

 

Une vieille chaussure racornie, étonnamment conservée, semble coincée en haut du mur, empalée  sur des pics acérés et des bouts de verre. Une courte-échelle s’impose. Zacharie porte Camille du  plus fort qu’il peut, minimisant sa souffrance dans un espoir de paraître. Elle est sur le point  d’atteindre les lacets, se raidit dans un dernier effort, fait ployer Zacharie sous l’effort et tombe à  genoux dans la terre meuble. Alors qu’ils se relèvent pour mieux se blâmer, la vue de la vieille  chaussure d’adolescent, elle aussi au sol, fait l’effet d’une trêve. Zacharie la porte comme un trophée  de guerre. 

 

« Quinze ans ! Bénie sois-tu, chaussure de l’ancien … » 

 

Un rai de lumière projette tout à coup leurs ombres sur le mur d’enceinte. Une voix puissante les  interpelle. Mais ce ne sont déjà plus des adultes. L’enfance est là, comme un sortilège dans l’air. Ce n’est plus un vigile derrière eux, c’est un ogre, un gardien de prison.  

 

Ils courent à toute vitesse, arrivent à la voie de fret qui relie l’usine à la ligne locale de ferroutage. Derrière eux, les rayons de lumière fusent comme des lasers, ambiance Star Wars et films d’espionnage. Le grand portail de l’usine où passe la voie de chemin de fer est ouvert, mais un  instinct primaire les obligent à trouver un refuge immédiat, comme si l’agent de sécurité allait se  muer en géant pour mieux les cueillir. Ils prennent la première échelle en vue et se retrouvent dans la benne d’un wagon modulaire, un bon vieux « UIC de classe 434 ». Par chance, il est vide, pas  l’ombre de pièces détachées. Le cœur battant, il se tapissent contre le paroi en métal, comme un  soldat dans un trou de bombe. Les pas du vigile dans le gravier résonnent encore. La lumière de la  torche a des airs de projecteurs, comme ceux que l’on voit dans les films de guerre. Une fois  rassurés, ils ouvrent le sac à dos et trinquent à leur grande frayeur. Zach fait tournoyer la vieille  basket comme une fronde, en prenant bien garde de chuchoter. Il est convenu d’attendre encore quelques temps, voire quelques heures, avant de tenter une sortie. Au loin, les premiers bateaux à  fond plat larguent les amarres et remontent vers Paris. Les oiseaux de nuit se sont tus pour laisser place au chœur de l’aube, fauvettes, merles et grives. Un premier halo doré s’empare des champs  humides, où s’enfoncent les pattes du héron, les sabots des bovins et la tige des orchidées. 

« On va emménager ensemble dans une ville plus petite avec Lisa, en Bretagne, là où ça bouge un  peu plus. On en a marre de Rouen. » 

 

Camille ne répond pas. Elle trinque du regard, sa bouteille à la main. 

 

« Tu te ranges ça y est ! Ça devient sérieux. » finit-elle par répondre.

« Oui. » 

Les pas du gardiens disparaissent au loin. Ils ouvrent une dernière bouteille en silence, tandis que le  soleil bouillonne à l’horizon. 

 

« Mais avant ça, reprend Zacharie, j’aimerais bien me faire un voyage en solo. Un truc qu’on ne fait  qu’une fois. Pas d’avion. Pas de bagnole. A pied, à vélo. Je ne sais pas. »

« Moi je sais. » 

Camille tape du poing sur la paroi du wagon. 

« Ce qu’il te faut, c’est l’Orient Express. » 

Elle lui raconte l’esthétique des voitures, les ponts qui enjambent les plaines allemandes et  autrichiennes, la beauté des villes hongroises, les forêts de Roumanie et les minarets d’Istanbul qui  se jettent dans la Corne d’or. Les longues traversées interminables où l’on a rien à faire que regarder,  dormir, lire et parler. Où chaque wagon est un palace, un dortoir, un restaurant ou une place. Où le hasard fait s’arrêter au milieu du vide ou bien au cœur des villes grouillantes. On l’on reconnait la  lenteur comme une vieille amie, comme un bon vin. Où le temps devient un luxe que l’on aimerait plus souvent pouvoir s’offrir. Elle connait Zach, elle sait son amour pour les vieille machines, son  refus des plaisirs faciles et sa fascination pour l’histoire. Elle sait aussi ses frustrations, sa moralité  parfois mise à mal par le désir. Tandis qu’elle lui parle de l’Orient Express, il retrouve en elle cette  capacité à parler de ce qu’elle ne connait pas et ne connaitra jamais. Parce qu’elle s’en fout. Elle n’a  jamais eu besoin de voyager ailleurs que dans sa tête et pour ça il l’envie. Il lui faut de l’air, de  l’espace et du mouvement. Elle, a juste besoin d’un plaisir à rêver plutôt qu’à vivre. Elle sort de son sac où tintent des bouteilles de bière vides un petit livre plastifié. Un roman d’Agatha  Christie.

« Je l’ai emprunté à la bibliothèque du village. Je dirai que je l’ai perdu. C’est comme ça que m’est  venue l’idée. » 

 

Zacharie l’embrasse avec ses frêles épaules, et leur étreinte réchauffe les corps. Elle le serre, fort, et  lui en déduit les mots. Sois heureux, mais reviens me voir. L’alcool et la fatigue se marient, les collent  un peu plus contre le wagon rouillé. Ils s’endorment sans le savoir. Trinquent une dernière fois à  l’Orient Express. Ils ne savent pas que dans quelques heures, un conducteur matinal mettra en route  la locomotive pour les emmener au loin, qu’il leur faudra quitter le wagon cent kilomètres plus loin, prendre un train pour rentrer, un train pour les gens cette fois, récupérer leurs vélos et expliquer leur  absence à leurs moitiés.  

 

Pour l’heure, ils dorment d’un sommeil heureux, porté par les souvenirs et l’avenir, comme deux  enfants à qui l’on a promis la lune. Et le soleil se lève enfin, dans un cortège de mouettes et d’oiseaux  marins, prêt à inonder le monde.