Noël 2050
Jonathan Houver

Le 1er décembre 2050, 
 

Cher Père Noël, 
 

Je ne sais pas si tu te souviens de moi avec toutes les lettres que tu dois recevoir chaque année, mais j’espère que oui. Merci pour ton cadeau de l’année dernière. J’ai beaucoup aimé construire la  caserne de pompiers en briques et jouer avec les petits personnages. Mon préféré, c’est quand même  celui qui a la lance à incendie ! Comme l’année dernière, j’ai tout bien lavé et rangé avec maman, en  mettant toutes les pièces dans leur sachet. J’ai bien écrit mon nom sur la carte de suivi. Je suis content  que tous ces enfants m’aient transmis ce beau cadeau. A moi de le transmettre à présent pour que  d’autres puissent en profiter. Tu le trouveras dans le colis. Père Noël, je compte sur toi pour l’offrir à  l’enfant à qui cela fera le plus plaisir !


D’ailleurs, j’espère que tu le recevras bien. J’ai vu des photos de la banquise sur internet, il ne te reste plus beaucoup d’espace, et les émissions radio disent que ça se rétrécit encore… ça me fait un  peu peur pour toi. Mais j’ai une idée : pourquoi ne t’installerais-tu pas au pôle Sud ? Là-bas, au moins,  sous la neige il y a de la terre apparemment. Ça sauverait ton atelier… 
 

Cette année, j’ai été plutôt sage, je crois. Depuis qu’on a déménagé avec papa et maman, j’ai  essayé d’être grand et de ne pas trop faire mon bébé. Ça n’a pas été facile, tu sais, de quitter les  copains, la campagne, mon petit village et notre grande maison pour venir vivre en appartement dans  cette petite ville. Mais papa et maman m’ont dit que c’était important pour éviter de bétonniser  partout et pour sauvegarder les champs. Et apparemment, il y a aussi des avantages donnés par le  gouvernement dans le cadre d’un « Grand plan de rapprochement » du ministère de la Logistique. Je  n’ai pas tout compris, mais trois familles se sont installées dans notre ancienne maison pour devenir  agriculteurs. Il y a beaucoup de demandes d’emploi pour travailler dans les champs. J’aimerais bien  faire ça plus tard, et revenir à la campagne. Nos anciens voisins étaient agriculteurs, j’aimais bien aller  les voir. Ils me gardaient parfois quand j’étais petit. Ils travaillent beaucoup, c’est sûr, mais ils ont aussi  le temps de jouer de la musique le soir. J’aimais bien les écouter. Ils font même un petit concert à la  fin de leurs réunions avec les autres agriculteurs de la région. J’y suis allé une fois : ils discutent, ils  rigolent, ils réfléchissent à comment mieux faire les choses, plus simplement, plus en accord avec  l’environnement. Leur devise, c’est : Restons naturels ! J’adore !

Papa, lui, il travaille à la nouvelle centrale nucléaire, alors c’est logique qu’il s’en rapproche  aussi. Il a hésité à se reconvertir pour éviter que nous déménagions, mais il m’a dit un soir que bien  que le nucléaire ne soit pas la solution, c’est une énergie qui rendait la décarbonation du monde moins  difficile… et que le meilleur moyen pour lui de contribuer à l’effort collectif, c’était de continuer à  mettre à disposition ses compétences en y travaillant pour fournir de l’électricité à tout le monde et  éviter qu’on réouvre des centrales émettant du CO2. Je suis fier de lui car c’est une centrale qui prend  les anciens déchets comme combustibles. Ce que j’aime le plus, depuis qu’on a déménagé, c’est qu’il rentre plus tôt le soir, et surtout on peut même prendre le petit déjeuner ensemble le matin. C’est  trop bien ! Moi aussi, ça me rapproche de l’école, j’y vais à pied maintenant. Je préfère, car avant,  maman m’amenait à l’école dans notre ancienne grosse voiture, j’avais trop la honte. Les copains se  moquaient de moi parce que ce genre de voiture, ça craint. Eux, ils venaient à pied, à vélo, en bus ou  dans des mini-voitures trop jolies. Je ne l’aimais pas cette voiture, je suis bien content qu’on l’ait  envoyé au désosseur, pour en recycler toutes les pièces. Maintenant qu’on habite en ville, on n’a  même plus de voiture du tout. D’ailleurs, on n’en a plus besoin. Une fois, on a juste eu besoin d’aller  chercher un meuble à la recyclerie, ils nous ont prêté un vélo cargo électrique. Même si on n’a pas trop  le droit, je suis monté dans la benne avec le meuble, c’était drôle ! Quant à l’appartement, c’est sûr,  c’est plus petit, mais j’aime bien. Je peux m’installer à la cuisine pour faire mes devoirs pendant que  papa cuisine, c’est plus agréable que seul dans ma chambre. En plus, si un soir on veut faire une raclette  ou un jeu de société, on peut emprunter le matériel à la conciergerie de l’immeuble. Il y a plein ! Et  puis il fait bien chaud. Maman m’a dit que c’était grâce à la rénovation énergétique globale de  l’immeuble.


Maman, ça la rapproche aussi du travail. Elle a rejoint l’équipe municipale pour rendre notre  ville plus agréable : isoler la bibliothèque, remplacer les derniers camions communaux à essence, dé bétoniser d’anciens parkings pour augmenter la surface de nos champs et nourrir un maximum de  monde. Elle rentre parfois un peu fatiguée car les négociations ne sont apparemment pas toujours  faciles. Malgré le stress, elle rentre toujours avec un grand sourire, en nous donnant tous les détails  du dernier bras de fer administratif. Je sens bien qu’elle aime ce qu’elle fait. Je suis très fier d’elle aussi.


Ce que j’aime aussi, dans le fait d’avoir déménagé, c’est que dans l’immeuble, il y a aussi Marie  et Maxence qui vont à la même école que moi. On y va ensemble à pied le matin, c’est agréable.  
 

Eux aussi, ils viennent d’emménager. Marie, elle vient de loin, du Sud. Apparemment ses  parents en avaient marre des épisodes de sécheresse chaque été et des inondations trop fréquentes.  Avec la crise de l’immobilier sur les littoraux, les projets de digues ne suffisent plus, et leur maison ne valait plus rien, alors ils ont préféré profiter de l’aide à la mobilité. Dans le même temps, ses parents  ont suivi une formation pour se reconvertir et pouvoir travailler à la bioraffinerie toute proche. 


Quant à Maxence, lui aussi, vient de loin, de Paris. Apparemment, le prix de l’eau et des  produits alimentaires a fortement augmenté là-bas. Alors ils ont cherché une petite ville où les champs  étaient plus proches et la nourriture moins chère. Heureusement, son père a pu rapidement trouver  du travail à l’usine de matériel médical qui venait de relocaliser près d’ici. C’est vrai qu’ici, la nourriture  est moins chère grâce au marché local. Avec papa et maman, on y va tous les weekends, ça me rappelle  notre ancienne campagne, et les légumes sont trop bons ! 
 

Pour cette année, Père Noël, je ne ferai pas mon difficile sur mon cadeau car je sais que ce  n’est pas facile pour les enfants du monde entier. Je te fais confiance. Cependant, si jamais tu as encore  un peu de magie malgré la banquise qui fond, j’aurais un petit vœu, un petit souhait, tout petit… Cette  année, j’aimerais bien… de la neige… On en a un peu de temps en temps, mais elle ne tient pas assez  pour faire un bonhomme ou une bataille de boules de neige comme dans les livres… J’aimerais bien  de la neige qui tienne, qui reste pendant plus jours, plusieurs semaines, ça serait super… Ou alors aller  à la montagne. Mon copain Louis m’a montré des photos de ses vacances dans les Hautes Alpes avec  ses parents, ça semble magique ! Je sais bien que c’est un caprice, et du gaspillage… Mais malgré tout  j’en rêve la nuit, je rêve de la neige, du froid, de paysages blancs… En plus, c’est possible, j’ai regardé  sur internet. Depuis la maison, on peut aller aux anciennes stations de basse altitude en mini-navette  ferroviaire. Elles passent toutes les quinze minutes. Puis on emprunte les nouveaux téléphériques, vu  que toutes les routes menant aux hauteurs sont interdites. C’est super simple, et les séjours sont  obligatoirement ‘tout compris’, y compris les locations de vêtements et de matériel, pour pouvoir  voyager léger. Comme tu vois, je connais bien mon sujet ! J’espère que mes parents accepteront de  m’emmener…


Prends bien soin de toi, Père Noël.  
 

Paul 

En ce soir de début décembre, le soleil est déjà couché. Le ciel bleu nuit laisse apparaître ses étoiles étincelantes au-dessus de la ville noire. Toutes les lumières et enseignes sont éteintes, à  l’exception du lampadaire principal de la place de la mairie où est stationné le traineau récolteur de cadeaux, ainsi que deux petits chalets qui propose du vin chaud et quelques plats végétariens. Ça sent  bon l’aligot et le gratin dauphinois. Après un dernier coup d’œil à sa lettre, Paul la plie, la glisse dans  son colis et s’approche doucement du traineau. Là, plusieurs enfants tendent déjà leur cadeau aux  hommes et femmes lutins. Des sourires, quelques mots, un bisou parfois, puis le cadeau disparait dans  les méandres du traineau. Paul tend son colis à un homme lutin qui le remercie d’une cabriole et d’un  grand « Merci petit Paul ! Grâce à toi, ce précieux cadeau fera encore le bonheur de nombreux  enfants ! ». Puis il rejoint en courant ses parents à quelques pas derrière lui, le cœur empli de sérénité,  de joie et d’amour.