Livraison Premium
Etienne Dupuis

Une odeur épouvantable, une fumée noirâtre que dégueule un pot d’échappement rutilant… Je ne  rêve pas, c’est bien une voiture thermique qui se trouve à côté de moi au feu rouge. Je distingue à  travers la vitre un vieil homme qui l’air de rien, fume une cigarette tandis que toute la rue,  interloquée, scrute cette machine d’un autre temps. Le feu passe au vert, je pousse sur les pédales de mon vélo, l’engin poursuit sa route tandis que j’essaye, avec peine, d’imaginer ce à quoi pouvait  ressembler Paris il y a 30 ans, sillonnée chaque jour, chaque heure, chaque minute par des dizaines  de milliers d’engins de ce type, sortes de globules métalliques, bruyants et malodorants parcourant  sans discontinuer ses artères bétonnées.


Mais restons concentré. Aujourd’hui c’est ma première journée en tant que livreur du Grand Paris  Logistique, le GPL. Un acronyme mal trouvé derrière lequel se cache le premier employeur – public – de la métropole : 200 000 métiers en tout genre : conducteurs de train, affréteurs, gestionnaires d’entrepôt ou cyclos, chargés des derniers kilomètres, comme moi. Après une licence en logistique  urbaine, j’ai été recruté pour un contrat de 4 ans, un salaire décent et des congés payés. Je peux même accéder à un logement de fonction partagé avec d’autres employés de la collectivité. Des  conditions plus qu’enviables pour un premier boulot alors pas question de rater la période d’essai.  C’est donc un peu nerveux et stressé que je pousse la porte d’entrée des locaux du GPL.


C’est déjà l’effervescence dans le bâtiment. J’aperçois le vieux Jim, chargé de l’intégration des  nouveaux livreurs. Le mois dernier, il m’a appris à maitriser le matériel et les très nombreux  processus et règlementations afférant à la livraison. Jim est un personnage attachant. A deux ans de  la retraite, il a commencé chauffeur livreur au début du siècle et vit toujours un peu dans une autre  époque.


C’est pourtant un formateur hors pair, avec un certain talent pour l’analogie. Selon lui, le Grand Paris  est comme une jungle dont le centre serait l’endroit le plus inatteignable, l’objet d’effort démesurés  pour y parvenir… à ceci près qu’au cœur de cette forêt primaire se trouvent des millions de  personnes qui consomment énormément mais ne produisent pas grand-chose. Parvenir à  l’approvisionner relève donc d’un exploit quotidien. « Votre métier est de faire en sorte que la  population ne manque de rien d’essentiel. Rien ne se vend, ne s’achète, ni ne se consomme sans  vous les cyclos. Votre métier n’est pas seulement utile, il est vital » avait-il martelé.

Je le salue fébrilement. Jim devine mon anxiété :  

 

- « Alors Jérémy, c’est le grand jour ? t’as pas l’air dans ton assiette. Me déçois pas hein, j’ai dit  au superviseur que t’étais le meilleur de la promo ! 
 

- Tu ne me rassures pas là Jim… 
 

- T’inquiètes pas tout va bien se passer. Par contre ils annoncent grosse chaleur aujourd’hui,  dès la fin de matinée. Y’a des

jours comme ça on regrette les tournées en camion, le cul posé  sur de la mousse à l’abri du froid et de la pluie, la clim quand il faisait chaud – et encore il  faisait moins chaud ! Allez salut la jeunesse » Il s’en va en levant le pouce et en clignant son  œil encore valide comme pour me donner confiance.  
 

Les prévisions de ce jeudi 15 avril sont affichées dans le hall d’entrée Température  maximum aujourd’hui : 32 degrés. Effectivement, livrer dans un habitacle climatisé ne me parait pas  une idée complétement dénuée de sens. Ce qui est sûr c’est que mon uniforme mal coupé du GPL – en lin made in France – va être mis à rude épreuve.


Je jette également un coup d’œil à l’immense carte de la logistique du Grand Paris qui orne le hall.  On dirait une énorme toile d’araignée : les lignes de fret de marchandises, utilisant le réseau de  chemins de fer et d’anciennes autoroutes reconverties dessinent de grands axes radiaux arrivant  jusqu’au cœur de Paris depuis tous les points cardinaux. Chacun de ces axes est relié par plusieurs lignes circulaires qui épousent le tracé du Grand Paris Express, de l’A86 et de l’ancien boulevard  périphérique. A chaque intersection de ce gigantesque réseau se trouvent des entrepôts. C’est là que  nous cyclos prenons la suite. La modularité ayant ses limites, les affréteurs se chargent de dispatcher  la marchandise des wagons de fret du GPL pour la rendre transportable dans nos remorques pour  vélo.


Je récupère mon ordinateur de livraison qui géolocalise et guide les livreurs en temps réel. « Un gros  machin soviétique » comme me l’a présenté Jim en le comparant à son smartphone des années  2020 : un terminal bien plus petit, léger et performant, avec d’innombrables applications.


J’allume le gros machin quand le superviseur me hèle au loin. Je viens à sa rencontre. Il finit une  conversation qui manifestement le contrarie et raccroche en tapotant légèrement sur l’oreillette son  casque audio.


- « Jérémy, c’est ça ? c’est ta première journée ? »
 
J’acquiesce.  

 

- « Tu vas commencer d’emblée par une livraison premium. J’ai pas mal d’absents aujourd’hui,  il parait que tu t’es bien débrouillé en formation, je te fais confiance. Je t’ai envoyé le  planning sur l’ordinateur. Allez bon courage ». Il me tape l’épaule et repart aussitôt.


Mon ventre se noue. Une livraison premium signifie contenu fragile et à livrer rapidement. Ce type  de course est assurée par le GPL moyennant tarification supplémentaire. L’usager a du donc payer  bon prix car il a pris de surcroît l’assurance « 100% sécurité ». Le moindre retard, la moindre casse et  la livraison sera intégralement remboursée, plus les dommages. Ces courses sont normalement  attribuées aux cyclos expérimentés. Pour une première livraison, la pression est maximale.


Fébrile, je pars pour récupérer la mystérieuse cargaison à l’entrepôt de la Villette, le plus important  de l’Est Parisien. Je me présente au guichet, l’affréteuse est une femme corpulente, la trentaine,  prénommée Paloma si l’on croit son badge. 
 

- « C’est toi pour la livraison premium ? tu n’es pas un peu jeune ? On dirait que tu sors juste  de formation » dit-elle en riant.  
 

- « Ben justement… il y avait que moi de disponible, alors heu »…  
 

- « Allez suis moi, me coupe-t-elle. C’est un cargo frigorifique, de la viande fraiche qu’il faut  livrer pour une cuisine rive gauche, attends je te donne l’adresse exacte… » 
 

Elle marque un temps puis ses yeux s’écarquillent.  
 

- « … à l’assemblée nationale ! Dis donc, tu vois voir du beau monde, t’as une cravate ?  s’esclaffe-t-elle. 
 

Son ton moqueur commence à m’irriter. Il est dix heures du matin, j’ai déjà chaud et la journée n’est  pas commencée. Mais visiblement je ne suis pas au bout de mes peines. 
 

- « Il y a des tensions sur le réseau depuis plusieurs jours, on n’a pas pu charger au maximum  les batteries des remorques. La tienne est calibrée pour 30 minutes. La batterie alimente l’assistance électrique et le système de réfrigération. Si tu dépasses les 30 minutes, la chaîne  du froid est rompue et le client pourra porter réclamation. » 


Je me liquéfie, même pour le meilleur des livreurs le défi est de taille. 
 

- « Trente minutes c’est le temps qu’il me faut pour y aller sans cargaison, et encore ! ».  
 

- « Désolé, mais t’es bien un cyclo premium non ? dit-elle, narquoise. Si tu ne traines pas ça va  le faire, ça roule bien aujourd’hui, c’est la remorque numéro 18, je te fais partir en premier. » 
 

J’attelle tant bien que mal la remorque à mon vélo. Celle-ci est extrêmement lourde, je peine à la  manipuler. Il doit y avoir un bœuf entier découpé dedans ce qui, en temps normal, devrai me faire  saliver.


Je laisse mon ordinateur de bord modéliser le meilleur itinéraire. Le trafic du Grand Paris est  orchestré par un gigantesque programme. En cas de bouchon, les transports en commun, services  d’urgence et livraisons du GPL sont prioritaires donc je ne devrais pas être embêté. C’est au moins  ça. 
 

Le verdict tombe :  
 

« Tps trajet 28 min – Autonomie : 30 min » m’indique l’écran 
 

2 minutes de marge, c’est vraiment mince. Je me débranche et fonce vers la sortie, le passage de  l’ombre de l’entrepôt à la lumière extérieure m’éblouit un instant. Je roule en direction de la place  Stalingrad. Sur l’avenue, une seule file pour les vélos malheureusement, livreurs et civils confondus.  Les deux autres sont réservées aux véhicules électriques et aux Trambus. Je roule le plus vite possible  et abuse du klaxon pour écarter les autres cyclistes.


Ma conduite n’est pas très prudente mais je gagne rapidement la place Stalingrad. Entièrement  végétalisée, l’air y est déjà plus frais. Les bruits de sonnette des vélos, les sifflements magnétiques des petits véhicules électriques et les conversations des passants se mêlent dans une relative  quiétude, qui dénote avec mon stress ostensible. L’espace d’un instant je suis gagné par la sérénité  ambiante avant d’être rappelé par mon ordinateur de bord.
 
« Tps trajet 20 min – autonomie : 19 minutes » 

 

Impossible, l’assistance électrique du vélo a diminué de près de moitié en moins de 10 minutes ! Le  poids de la cargaison allié au système réfrigérant entraine très certainement une surconsommation  de la batterie. A ce rythme-là, elle ne va pas tenir. Mon seul salut, les batteries en libre-service dans  les stations de charge mises à disposition par le GPL. Le problème est je ne peux pas m’écarter de mon itinéraire au risque perdre de précieuses minutes. Je m’engage donc dans la rue Lafayette que  je dévale à toute vitesse, scrutant les fameuses stations. J’en dépasse une, deux, puis trois, mais  n’aperçoit que des lumières rouges, synonymes d’absence de batteries disponibles.


Obnubilé par ce besoin d’électricité, je manque de m’empaler dans une livraison de compost - facilement reconnaissable à l’odeur - sur la place de l’Opéra. Je m’arrête net à moins d’un mètre de  mon homologue livreur de matière organique. Dieu merci, hormis un léger chassé de l’arrière, je ne  suis pas emporté par le poids de la remorque. Le type me houspille. A raison, car je manque à un des  premiers commandements des cyclos : le respect de sa sécurité et de celles des autres.  
 

- « Désolé, je… heu… C’est ma première livraison, je suis à la bourre » lui dis-je, honteux, le  front perlé de sueur. 
 

L’autre livreur me dévisage et, comprenant mon empressement, recule pour me céder le passage - « Fais gaffe à toi quand même », me dit-il, plein d’attention.  
 

Je prends conscience que je dois ralentir le rythme. Provoquer un accident me serait bien plus  dommageable que de manquer une livraison. Je me mets trop de pression, l’envie de bien faire sans  doute, de ne pas décevoir Jim ni mon nouvel employeur.  
 

Je dépasse l’opéra pour atteindre la place Vendôme, qui grouille de monde. Depuis plusieurs années  déjà, les magasins de luxe ont été remplacées par différents négoces en tout genre : pépinières,  ateliers de réparation, magasins de pièces détachées, revente de matériaux… ici tout se répare, tout  s’échange, tout se transforme. Mais que d’agitation ! J’ai toutes les peines du monde à me frayer un  chemin. Finalement, je prends le sillon d’un livreur plus déterminé à se faire respecter.  
 

L’ordinateur affiche désormais un triangle rouge, signe que la batterie est proche de la fin. J’aperçois  pourtant l’Assemblée Nationale, sa façade et ses toits végétalisés. Je reprends de l’espoir et quelques  forces pour cet ultime effort, mais tandis que je me dresse sur les pédales, celles-ci se bloquent brusquement, m’offrant une résistance insurmontable. Plus d’assistance électrique, c’est fini. L’élan  coupé, mon véhicule en roue libre, je perds rapidement de la vitesse. J’appuie comme un damné sur  les pédales, mais l’effort est surhumain, je sens l’acide lactique envahir mes quadriceps et m’échoue  le long du trottoir. Je cherche de la tête de l’aide, ébloui par le soleil au milieu de cette place étrangement vide.


Quelqu’un m’interpelle dans mon dos. Je me retourne et distingue un homme s’approchant de moi,  l’air mauvais, vêtu d’une sorte de longue tunique sombre. Il porte à deux bras un objet  manifestement lourd, couvert d’une housse qu’il dézippe lentement. A bout de force, j’envisage le  pire : une arme ? Un braquage ?


Je reste figé devant l’homme qui n’est plus qu’à quelques mètres, sa housse à présent complétement  dézippée. Il plonge sa main dedans, je descends de mon vélo et recule autant qu’il se rapproche, les  mains levées en sa direction. Il me dévisage, s’arrête et laisse éclater un grand rire, rauque.  
 

- « Ah ah ah ! tu crois que c’est un holdup comme dans les films ? on me l’avait jamais faite  celle là ! »  
 

L’homme continue de rire. 
 

- « T’es nouveau non ? tu peux baisser les mains va, il n’y a plus de vols dans la capitale depuis  des années, tout le monde a bien mieux à faire crois-moi. Et puis personne ne s’attaquerait  aux cyclos, vous êtes sacrés. Mon ordinateur m’a alerté d’une panne imminente dans le  secteur, je suis venu pour t’aider tout simplement ».


Je reprends mes esprits et distingue le logo du GPL sur son vêtement. Un chargé de maintenance, les  hommes à tout faire de la société, je suis sauvé ! Ce n’est pas une arme que cache cette housse mais  une batterie chargée. Son habit noir sert à le protéger de la chaleur, un peu comme les bédouins.  D’un coup sec il déverrouille le port de ma batterie pour la remplacer, puis jette un coup d’œil au  tableau de bord.  
 

- « Allez c’est bon, t’es de nouveau au max, tu peux finir la livraison tranquille. »
 
Les jambes flageolantes et il faut le dire un peu ridicule, je me remets sur ma selle en lâchant un  timide merci à mon sauveur. Je traverse le pont de la Concorde et arrive enfin à l’entrée des  livraisons de l’Assemblée nationale. 

 

L’agente d’accueil vient à ma rencontre. « C’est la livraison du bœuf ? On ne vous attendait plus. Le  restaurant de l’Assemblée n’en sert qu’une fois par mois. Eh bien, je peux vous dire que c’est une  période où il y a du monde dans l’hémicycle ! Heureusement que vous êtes arrivé à temps, vous en  auriez entendu parler sinon. » 


Elle se charge d’enlever la remorque réfrigérante et s’affaire avec deux autres types pour monter la  cargaison en cuisine.   Je m’assois contre un mur à l’ombre, rouge de chaleur. Le protocole prévoit 30 minutes de pause  entre chaque livraison en cas de canicule. Je reprends quelques forces et consulte mes prochaines  courses sur l’ordinateur. Des trajets courts et standards, le reste de la journée sera plus tranquille. Je  suis notifié d’un message de Jim.


« Bravo pour la livraison premium, c’était du sérieux ! Bienvenu chez les cyclos »  
 

Je souris en lisant ces mots. Plusieurs sentiments se mêlent dans mon esprit encore un peu  embrouillé : la fierté d’avoir réussi cette première course bien sûr mais plus encore la satisfaction  d’appartenir désormais à un groupe, à une communauté au service de la collectivité. Ragaillardi, je  me remets en selle, les pédales légères, en direction de la prochaine livraison.