Le Grand Jour
Baptiste Thomasset

Lyon, Samedi 14 mai 2050.


 

 

C’est le grand jour. Léon n’a pas beaucoup dormi, il a passé la nuit à ressasser les mêmes idées, à  chercher une sortie au labyrinthe de ses pensées. Le réveil est rude et il est déjà en retard. Il enfile  machinalement sa tenue de travail, met en boule quelques affaires dans son sac à dos et claque la  porte de chez lui. Une fois dans la rue, l’excitation commence à monter. C’est un beau jour de mai, le  soleil se pointe timidement derrière quelques nuages. Les acacias et cerisiers en fleurs forment une  haie d’honneur aux défilés des voisins qui paradent sur l’avenue des Frères Lumières. Les abeilles  semblent fredonner un air de carnaval et tournoient autour de leur festin. Léon enfourche son vélo et  s’insère dans le torrent de cyclistes qui occupe la rue. La normalité de cette matinée contraste avec  l’état mental dans lequel il est plongé. Seul quelques banderoles accrochées à des immeubles de  l’avenue rappellent les événements qui rendent cette journée si spéciale. Il atteint rapidement les  quais du Rhône et embranche sur la vélo-route du soleil. Il évite habituellement d’y passer. Cette triple  voie cyclable n’est pas très agréable à emprunter. Les quartiers du Nord de la métropole inondent cet  itinéraire de leurs travailleurs matinaux. Et la popularisation récente de vélomobiles à quatre roues rend l’itinéraire dangereux. Mais aujourd’hui, Léon veut voir le fleuve. Se nourrir de son calme. Les  nombreuses péniches semblent glisser sur une piste agrémentée des reflets dorés du soleil rasant. Les  conditions sont bonnes. Le fleuve s’est drapé de ses plus beaux habits pour accueillir ce soir l’évènement de l’année : la finale de la Grande Coupe d’aviron. Tous les ans, à la fin du mois de mai, le Rhône s’affranchit de ses usages habituels. Pour une soirée, plus personne ne voit le Rhône comme  une voie dédiée au transport des marchandises, comme une piscine ou comme une force naturelle  productrice d’électricité. Non, pour une soirée, le fleuve devient l’estrade, la scène, le décor d’un  évènement rassemblant toute la ville en liesse. La première édition de cette compétition a eu lieu dans  les années 2030, lorsque le conseil municipal a acté la décentralisation de la métropole en quartiers,  baptisés du nom d’« écommunes ». Léon se rappelle vaguement avoir appris à l’école que cette  décision visait à répondre à la multiplication des crises agricoles. La mairie s’était engagée à assurer  l’accès de tous les citoyens à des terres agricoles. Et pour développer un sentiment d’appartenance aux nouveaux quartiers, la mairie organise depuis bientôt 20 ans des compétitions d’aviron dans  lesquels chaque quartier est représenté par un équipage. Léon est fier d’appartenir à son quartier. Le  quartier des Cerisiers est situé au sud-ouest de la ville. Et ce soir, il le représentera. Il a intégré le club  d’aviron quand il avait 12 ans et accéder à la grande finale annuelle faisait partie de cette liste d’espoirs  inavoués que chacun nourrit. Et c’est le cas pour tous les rameurs de la ville. C’est la première fois que  le quartier des Cerisiers se hisse en finale. Ce n’était pourtant pas gagné. Les quartiers de la presqu’île,  encadrés par les deux fleuves, se partagent habituellement les victoires. 

Léon reprend son vélo et se dirige vers le sud de la ville. Après avoir dépassé la confluence de la Saône  et du Rhône, il roule encore 15 minutes pour atteindre l’annexe agricole de son quartier. Les fermes  urbaines ne suffisent pas à nourrir tout le quartier des Cerisiers, alors la mairie a attribué à ses citoyens  une parcelle de terrain excentrée au sud de la métropole. Une vélo-route directe a été construite pour  y accéder depuis le centre de l’écommune. Léon s’y rend quasiment tous les matins pour y travailler.  Il aime être dehors, et généralement l’ambiance est bonne. Et puis ça lui permet de continuer à  s’entrainer physiquement en dehors du bateau. Il a choisi de travailler avec l’équipe des maraichers. A  peine arrivé dans la serre, il est accueilli en héros. Il sent que tout le monde est fier de lui, aux petits  soins. Mais sans se l’expliquer, il trouve ça franchement désagréable. Il remercie tout le monde, et  rejoint ses deux collègues habituels, Fred et Amelia. Léon apprécie leur compagnie. Ce couple de  quadragénaire a fait partie de la vague d’immigrés hollandais arrivés en France dans les années 2030,  suite à la multiplication des épisodes d’inondations sur la côte. Leur discrétion cache en réalité une  quiétude d’esprit que Léon apprécie vraiment. Il aime beaucoup l’ambiance de village qui règne dans  son quartier, mais les nombreux chantiers partagés, festivités et moments collectifs qui rythment le  calendrier fatiguent souvent Léon. Il préfèrerait parfois rester seul, sans avoir à se préoccuper de ses  voisins, amis et collègues. La plupart de ses voisins étaient dans la même école que lui, sont des amis  de ses parents ou ont déjà été des partenaires de travail. C’est pour ça qu’il a été ravi de rencontrer  Amelia et Fred. Leur compagnie discrète mais bienveillante lui permet d’échapper aux dynamiques de groupe parfois étouffantes. « Si tu rames aussi vite que tu sarcles les haricots, on est foutus ! » se  permet quand même de plaisanter son collègue Fred avec son accent. Léon lui sourit.


A la fin de son travail, il partage le repas avec la troupe. L’ambiance est électrique, tout le monde  évoque la finale de ce soir avec excitation. Mais rapidement, les autres comprennent que Léon ne tient  pas particulièrement à en parler. Alors la conversation dévie sur l’autre actualité brulante : l’assemblée  participative qui se tiendra le mois prochain pour trancher la répartition des budgets. Les plus jeunes redoutent que la peur de la pénurie agricole ne pousse les habitants à sur-subventionner l’agriculture  au dépend du système de santé. Un quinquagénaire sur la défensive leur rappelle avec  condescendance les conséquences des crises agricoles des années 2030. Léon écoute d’une oreille  distraite. Il ne s’est jamais vraiment intéressé aux débats collectifs.

 
A peine le repas fini, Léon enfourche son vélo pour rejoindre le centre-ville. Ses amis ont insisté pour  prendre en charge ses tâches collectives de l’après-midi. Il refusé avec vigueur et joué l’indignation  face à cette initiative. Mais il est en réalité ravi d’échapper à sa corvée compost. Pédaler à travers tout  le quartier sur un vélo-cargo pour récupérer les déchets organiques n’est pas la meilleure manière  d’occuper son temps. Comme tous les habitants, il est affecté à cette tâche trois à quatre fois par mois.  Lorsqu’il n’est pas affecté à des corvées collectives, Léon se rend parfois à l’université l’après-midi. Il suit des cours d’histoire médiévale depuis 2 ans. Contrairement à ce que pourrait laisser penser son assiduité dilettante, la discipline le passionne et il se sent à l’aise au sein de l’ambiance feutrée qui  règne dans les salles de classe. La compagnie des autres élèves lui apparait aussi comme un vent de  fraicheur. Il est le seul de son « écommune » inscrit dans le département d’histoire. Et même s’il aime  beaucoup ses amis d’enfance, ses camarades d’université l’aident à dévoiler une face de lui-même  qu’il apprécie de plus en plus. De temps à autres, Léon se libère pour épauler sa mère. Elle coordonne  le centre de réparation technique du quartier. Aider les usagers à réparer eux-mêmes leurs objets et  véhicules l’aide à se sentir utile. 


En ce début d’après-midi, Léon prend la direction de la gare pour récupérer son ami Ben. Celui-ci arrive  spécialement du Finistère pour assister à la finale. Ben lui saute dans les bras. Léon se surprend à  oublier les deux années qui les séparent de leur dernière rencontre. Le même sourire droit barre la  bouche de son ami, accompagné de son regard plein de malice, qui laisse présumer une nouvelle bêtise en préparation. Il a conservé la même casquette, vissée à l’envers, dont il fait soigneusement sortir  quelques cheveux négligés sur les côtés. Seul un teint hâlé témoigne de son exil breton et de sa  nouvelle fonction d’éleveur ovin. Après avoir échangé quelques banalités sur le voyage en train de nuit  de Ben, les deux amis se dirigent vers le Parc de la Tête d’Or en silence. Ils sentent tous les deux que  leur connexion amicale s’est immédiatement reconstruite. Ce fil tenu qui les relie depuis qu’ils sont  enfants. Chacun a peur de le rompre par la parole, d’avancer avec des gros sabots dans cet espace  qu’ils ont passé beaucoup de temps à construire. Et puis comment résumer en quelques mots la  multiplicité des états d’âme qu’ils ont traversé au cours des deux dernières années ? Mais c’est Ben qui brise le silence, alors qu’ils passent les grilles du parc. « Ton frère viendra te voir ce soir ? ». Léon  ne répond pas, il garde la tête baissée et reste stoïque. Ben s’en veut immédiatement d’avoir cédé à  sa curiosité. Ils continuent de marcher. « Je ne sais pas. On n’en a pas parlé. » lui répond finalement  Léon, avec une désinvolture mal feinte. « Il continue de répéter que les compétitions ne réveillent que  des instincts primaires de domination, d’écrasement des autres. J’y ai le droit toutes les semaines à  son plaidoyer stupide contre les valeurs barbares et viriles du sport. ». Le grand frère de Léon est un  artiste-peintre et metteur en scène renommé. Il est très actif dans la vie politique du quartier. « Je  pense qu’il assistera à la course, mais ne le reconnaitra jamais » conclut Léon. Ben regrette d’avoir  directement abordé le sujet. Il sait à quel point Léon souffre de cette mésentente avec son frère dont  la question du sport n’est que la partie visible. La conversation rebondit rapidement sur les nouvelles  du club d’aviron que Ben n'a pas fréquenté depuis son départ. Les deux amis se remémorent les souvenirs des huit années passées à s’entrainer ensemble. Les sacrifices, les joies, les compétitions et les conneries faites ensemble créent un réseau mycélien sur lequel leur amitié et leur complicité  continuent encore de grandir. Puis Ben évoque son nouveau quotidien breton. Léon note que son ami parle d’une voix plus douce. Ses gestes sont plus mesurés, et quelque chose a changé dans son regard.  Sa sérénité lui apporte un étrange charisme. Ça dénote avec l’agitation que lui connaissait Léon. Sans  doute que sa nouvelle copine Aïssa n’y est pas pour rien. Elle est ingénieure chargée de la conception  de nouveaux outils agricoles. Léon n’a jamais entendu Ben parler d’une fille de cette manière. Il est  sincèrement heureux pour lui. Lorsque Ben aborde les nombreuses difficultés rencontrées dans son  installation en terres bretonnes, de jolis plis apparaissent sur ses tempes. « Tous ces conflits au sein  de sa coopérative agricole ont l’air de l’avoir beaucoup froissé » se dit Léon pour lui-même. Il comprend  alors, avec une pointe de déception, que son ami a désormais des responsabilités importantes. Il n’a  plus le luxe de la légèreté, de l’hésitation ou de la fainéantise. C’est surement ce qui les distingue  aujourd’hui. La fin d’après-midi approche, et le parc est gagné progressivement par une agitation  sourde. Des myriades de groupes d’amis s’installent sur les pelouses et dans la forêt-jardin. Des  buvettes sont mises en place, des banderoles de supporters sont préparées au milieu du parc, et des  fanfares répètent leurs classiques au loin. Une ambiance de kermesse enfantine règle dans l’air. Léon  a de plus en plus de mal à se concentrer sur les récits de son ami. Il l’écoute d’une oreille distante aborder sa nouvelle passion pour la planche à voile. Il se sent partagé entre l’effervescence qui se crée  dans le parc et la tension qui le gagne. Il est ailleurs lorsque Ben lui annonce qu’il doit le quitter pour  rejoindre sa sœur. Il reste encore un moment seul, immobile dans le parc. Ses jambes sont faibles, son  pouls augmente et ses mains tremblent. Il ne contrôle plus grand-chose. La discussion avec Ben tourne  en boucle dans sa tête. Il pense à son frère. Il ne sera jamais à la hauteur.


Léon se décide enfin à rejoindre le club d’aviron. Il y retrouve ses amis, son équipage. Les dernières  semaines ont été intenses d’entrainement et ont nouées des liens très forts. Les espoirs de toute  l’écommune repose sur les épaules de ces huit jeunes hommes et femmes. Alice, leur entraineuse les rassemble pour leur adresser un discours final d’encouragement. Sa voix forte et assurée rappelle les  enjeux. Elle plaisante : « L’équipage du quartier de la confluence part avec un excédent de confiance.  C’est un désavantage, leurs orgueils alourdissent leur bateau. Il ne vous reste plus qu’à créer la  surprise. ». Alice a gardé son ton directif et rassurant de l’époque où elle dirigeait les groupes du  Service Agricole Volontaire. Ce n'est pas la première fois qu’elle coordonne une équipe de jeunes  adultes. L’équipage se réunit pour une embrassade collective. Léon se sent galvanisé par le discours  d’Alice et par l’énergie collective. Il se sent augmenté de la puissance et de la confiance de ses  camarades. Une fois installé dans le bateau, Léon ne voit plus ses coéquipiers. Il est assis à l’arrière du  bateau, chargé de donner la cadence. Il sent uniquement la puissance de ses coéquipiers derrière lui qui se mêle à la sienne à chaque coup de pelle. Au service de l’équipage, chacun s’applique à conserver  la vitesse et l’équilibre de la coque. Les esprits des huit jeunes femmes et hommes entrent en  symbiose. Ils n’entendent plus le brouhaha de la foule et des fanfares tassées sur les bords du fleuve. 

Les corps s’accordent. La cadence devient leur seule réalité. Et l’équipage glisse paisiblement jusqu’à  la ligne de départ.