Geocash 2050
David Jambon

Confortablement installé devant son écran géant, Sylvain, le conducteur livreur de la scierie, admire le beau jardin arboré et fleuri qui fait face à son bureau. Son job : commander à distance les véhicules légers de livraison de la société.


- Il n’y a pas à dire, on est quand même mieux ici que dans la camionnette, pas vrai Gus ? dit-il en caressant la tête de son Golden retriever.


A l’arrière de l’utilitaire, les cartons remplis de galettes à compost sont prêts à partir pour la ville. Sylvain appuie sur l’écran tactile et la camionnette autonome à énergie solaire quitte lentement la scierie. L’algorithme de Dijkstra 13.0, qui permet d’effectuer le chemin le plus court, gére parfaitement les interactions entre bus, cyclistes, piétons et patineurs. Oh bien sûr il y a toujours quelques personnes distraites qui oublient d’activer leur smartphone dans l’hypercentre piétonnier, mais Dijkstra a plus d’un tour dans son sac : rares sont les incidents. Une demi-heure plus tard, après avoir longé les innombrables champs de cultures légumières bordés d’arbres fruitiers, le véhicule franchi la ceinture de parkings et de vélostations périphériques. Arrivé dans le sous-sol de la tour végétalisée N°5 il se stationne au niveau -3, juste au-dessus des réserves de récupération d’eaux de pluies creusées sous toute la ville. Anjéa, nouvellement recrutée, s’approche, ouvre les portes arrières de la camionnette puis transfère le chargement dans la réserve. Elle le remplace par une grosse pile de cartons bien pliés, prêts à resservir, et ferme les portes dans un claquement feutré. Sylvain, à distance, fait repartir le véhicule en direction de l’entrepôt papetier de la tour N°7. Des dizaines de bobines de papier recyclé ainsi qu’une palette de cartons neufs y seront chargés. Pas de déplacement à vide, c’est la règle.


Anjéa dépose une trentaine de cartons pleins de galettes sur un chariot. Elle prend l’ascenseur, s’arrête au troisième étage, pousse son chariot et le stationne dans le couloir. Une partie de son travail consiste à remplir chaque casier dans les murs ; un par appartement, parfois deux. Ces galettes semi-rigides, de vingt cinq centimètres de diamètre pour cinq millimètres d’épaisseur, sont composées de sciure et de copeaux de bois emballés dans une feuille de papier recyclé amidonné. Anjéa ouvre le premier casier, dépose cinquante galettes puis passe au casier suivant. Lorsqu’ils sont tous remplis, elle poursuit l’approvisionnement aux autres étages, faisant des allers et retours au sous-sol. L’ascenseur panoramique lui permet d’admirer le fleuve et ses canaux serpentants au milieu des innombrables petites fermes qui s’étendent jusqu’au tapis vert de la grande forêt. C’est à peine si l’on distingue les habitats collectifs partagés, bien à l’abri sous leurs toitures végétales.  

Au seizième étage, les volutes musicales du 1er mouvement du Concerto pour piano nº21 de Mozart flottent dans l’air de la chambre de Rose. Il est huit heures du matin. La jeune métis s’étire, repousse le drap puis se lève et se dirige vers les toilettes pour assouvir un besoin naturel. La galette à compost s’imbibe progressivement du précieux liquide qui viendra équilibrer le futur humus. Elle referme le couvercle et appuie sur le bouton de chasse. L’air comprimé expulse la galette dans le conduit tandis que le nettoyage à haute pression d’eau de pluie achève de nettoyer la cuvette. Une nouvelle galette vient se positionner automatiquement dans le fond, prête à recevoir sa prochaine commission.


Au niveau -3, les galettes tombent les unes après les autres dans les grands bacs. Mélangées entre-elles, finement déchiquetées, leur compostage est déjà à l’oeuvre. La proportion de matière carbonée étant parfaitement maîtrisée, il n’y a aucune odeur nauséabonde. Bien au contraire, une bonne odeur de terre de sous-bois règne dans l’atmosphère, émanant du tas de compost mûr. Ce qui fait que les candidatures des jeunes au service civique, affectés au compostage, sont toujours aussi nombreuses. Sans compter le fait que fabriquer de l’humus jouit d’un certain prestige. Anjéa fait la fierté de sa famille depuis qu’elle a décroché ce poste de quelques mois qui va lui permettre de financer son projet professionnel. La jeune femme charge une dizaine de sacs de compost sur un chariot et prend l’ascenseur de service. Il s’immobilise au seizième étage car une résidente en a réservé un pour sa culture d’aromatiques. Les autres sacs serviront à enrichir le substrat des étages potagers. Anjéa pousse tranquillement son chariot dans le couloir quand soudain la porte d’un appartement s’ouvre brusquement devant elle ; celui de Rose. 
 

- Vite, dépêches-toi où je vais encore être en retard au boulot, dit Rose à sa fille de trois ans, son doudou à la main. 
 

Anjéa s’approche et lui demande : 
 

- Euh…Bonjour, c’est bien vous qui avez demandé du compost ? 
 

- Oui oui, déposez-le dans l’entrée s’il vous plait. Merci, bonjour, au revoir !


Rose et sa fille descendent rapidement l’escalier tandis qu’Anjéa dépose un sac dans l’entrée de l’appartement, referme la porte, pousse son chariot et reprend sa tournée.  
 

Au palier inférieur, La jeune maman pousse à peine la porte de la crèche collective que sa fille court déjà retrouver ses amies. 
 

- Tiens, bonjour Rosette, lui dit un assistant maternel dans un large sourire. Vas-y, file, je m’en occupe !

- Merci, t’es un ange ! lance t’elle avant de descendre quatre à quatre les deux étages qui la sépare de son lieu de télétravail. Elle ouvre vivement la porte et entre dans le bureau partagé. 
 

- Rose, lui dit le référent d’étage, je me demande quand est-ce que vous opterez pour les horaires flexibles. Ce serait quand même plus pratique au vu de votre style de vie, non ? Courir, toujours courir, vous n’en avez pas marre ?


- Non monsieur, répond-elle en reprenant son souffle, j’ai besoin de repères fixes sinon je pars en vrille. - Soit, c’est comme vous voulez. Allez vous installer, dit-il en faisant un signe du bras en direction de son bureau semi-ouvert décoré de plantes vertes, de photos et de sculptures africaines. - Merci chef, dit-elle en faisant le salut militaire. 
 

Le responsable lève les yeux au ciel, un sourire aux lèvres et pense « Sacrée Rose, tout le portrait de sa mère !... » 

La dernière camionnette de livraison est retournée à la scierie. C’est la fin de la journée. Sylvain, accompagné de son chien et de ses collègues, sort du batiment et va s’installer dans le véhicule taxi de l’entreprise. Lorsque tout le monde est à bord, le minibus électrique autonome s’élance. Il quitte la scierie et roule quelques kilomètres dans la forêt avant de déposer tous ses passagers au premier arrêt de tramway, puis va se garer sur le parking dédié, en attente du lendemain. Deux minutes plus tard, la rame alimentée par le sol arrive. Après trois correspondances, le tram dépose le maître et son chien à cent mètres de leur résidence. Ils terminent le chemin à pied et à pattes, le long de la piste cyclable, sous les arbres du trottoir aux dalles piezoélectriques qui alimentent les lampadaires à détection infrarouge.


Arrivé devant chez lui, Sylvain pousse le portillon et s’arrête une minute, admirant les beaux légumes colorés du jardin partagé en permaculture. Gus se roule sur la petite pelouse, humant la bonne odeur de terre. Son maître se baisse pour retirer quelques adventices qui dépassent de la couche de paillage de foin semi-composté puis cueille quelques framboises. Il les savoure en se dirigeant vers son beau bâtiment ossature bois à énergie positive. Depuis que l’alimentation carnée n’a plus la côte, les millions d’hectares de terres occupées jadis par les animaux d’élevage et leur fourrage ont permis de créer des habitats à dimension humaine. Le bois, le chanvre, la paille et le lin cultivés sur ces gigantesques surfaces sont utilisés pour construire ces nouveaux logements et isoler par l’extérieur les anciennes passoires thermiques de manière efficace et peu couteuse.


Sylvain, qui a plein d’amis dans le quartier, vit seul avec son chien dans un des huit appartements de la copropriété. Après avoir pris un repas d’insectes grillés riches en protéines, accompagnés d’une infusion de plantes, il s’installe dans son fauteuil, le dos à la grande baie vitrée exposée plein sud qui lui permet de se chauffer l’hiver.  
 

- C’est le grand jour, Idyie, affiche moi le Géocaching, demande Sylvain.


L’assistante personnelle intelligente allume l’écran mural qui projette aussitôt quatre photos : une série de chiffres et de lettres, une amphore en terre cuite, une partie de bâtiment et une enluminure du moyen-âge. Sylvain pose les pieds sur sa table basse, mets les mains derrière la tête et réfléchis.


A la tour N°7, Rose quitte son bureau, monte les deux étages qui la sépare de la crèche et récupère sa fille. Après le diner elle lance l’application de géocaching afin de découvrir les éléments du jeu. La chasse au trésor de ce mois-ci est une Mystery. Les règles sont simples : d’abord décrypter la formule codée à base de chiffres qui donnera accès aux coordonnées d’un premier point GPS. Ensuite découvrir les indices cachés dans les photos qui permettront de découvrir les coordonnées du deuxième emplacement. Une fois les deux coordonnées GPS découvertes, il suffira de tracer une ligne droite entre les deux points. La cache se trouvera en plein milieu, avec cinq cent billets à l’intérieur. La jeune femme prend un carnet, un crayon graphite et commence à griffonner sur le papier recyclé. Le mois dernier il lui a fallu plusieurs jours pour décrypter la formule, malgré son entrainement et sa bonne connaissance des différents codages existants. Mais aujourd’hui, au bout d’une demi-heure seulement, ses yeux s’illuminent. Oh ! s’écrie t’elle, c’est tellement simple que c’en est à peine croyable ! La formule est hexadécimale au lieu d’être décimale ! Frénétiquement, Rose traduit la suite de chiffres et de lettres pour en déduire les coordonnée s du premier point GPS. Et voilà ! dit-elle en brandissant son carnet. Mais son enthousiasme est de courte durée car un code facile à décrypter signifie bien souvent que la recherche par photos va être bien plus compliquée. 

Sylvain fait les cents pas en observant les photos sur le mur. Sa mémoire visuelle et son sens de la déduction font souvent des merveilles, mais pour le moment il sèche. Voyons, dit-il à voix haute, la partie de bâtiment ici, facile, c’est une des tours végétales de l’hypercentre, mais laquelle ? Il y en a tellement ! La photo de l’amphore lui rappelle vaguement quelque chose mais l’enluminure du moyen-âge et ses quatre illustrations ne l’inspirent pas. Il sort faire un peu de jardinage car le fait de penser à autre chose lui fait parfois jaillir les idées. Et, tandis qu’il sème sa troisième ligne de carottes, une pensée surgit dans son esprit. Il rejoint vivement son salon.


- Idyie, trouve-moi l’enluminure originale issue de la photo. 
 

L’assistante virtuelle s’exécute et affiche instantanément la photo originale sur le mur. N’y figure que deux scènes et le texte est sur deux colonnes. Or sur la photo fournie pour le jeu il y a quatre scènes et quatre colonnes de texte. C’est un montage ! Dans l’une deux scènes originales, des personnages boivent près d’une barrique et dans l’autre il y a une cascade. Dans la troisième scène des convives mangent du poisson lors d’un banquet et dans la quatrième un bateau navigue dans la brume. C’est une histoire d’eau, d’humidité, de vin peut-être, pense Sylvain. 
 

- Idyie, la photo de l’amphore a t’elle été retouchée ? 
 

- Non. C’est une amphore turque du quatrième siècle. 
 

Quatre scènes, quatre colonnes, quatre photos, quatrième siècle… c’est sûr, le chiffre quatre est un indice. Et si c’était le numéro de la tour ? 
 

- Idyie, affiche la liste des services de la tour N°4. 


Sylvain y a résidé quelques années auparavant mais il y a peut-être eu du changement depuis. Les services s’affichent sur l’écran mural : médiathèque, coiffeur, cordonnier, piscine, sauna, hammam… Hammam ? Il regarde la photo de l’amphore. Les images défilent dans sa tête quand soudain… la solution apparaît, limpide. Le hammam, c’est l’autre nom du bain turc. Il se souvient avoir discuté, dans le hammam de la tour N°4, avec un homme qui était allé en vacances en Turquie grâce à un échange d’appartement. Sa femme avait rapporté une petite amphore en souvenir, identique à celle qui se trouve dans la vitrine du hall de la tour. Sylvain se précipite dehors, ouvre le portillon et court vers l’arrêt de bus. Les batteries des lampadaires savourent ce boost d’énergie inattendu. Après deux correspondances et en moins de dix minutes, le bus électrique le dépose au pied de la tour N°4. Il pénètre dans le bâtiment, s’arrête devant la vitrine du hall, repère l’amphore qui trône au milieu de diverses reliques ancestrales et la compare avec celle de la photo. Bingo ! Tout excité, il regarde à droite et à gauche, fait le point GPS sur son smartphone et sort. 
 

- Tu viens chérie ? demande Rose à sa fille, on va se promener.


Au fur et à mesure de la descente en ascenseur, la fillette admire les pictogrammes qui défilent, représentant les différents services d’étage: réparateurs d’électroménager, laverie, cultures hydroponiques, soins médicaux, classes maternelle et primaire... Une fois dehors, les chants des grillons et des oiseaux rappellent à Rose la chance qu’elle a de vivre dans cet environnement. Piétons, rosalies et patineurs en tout genres se partagent les voies bordées de buissons et de chênes pédonculés. Soudain, les dalles piezoélectriques du sol s’illument d’une large bande rouge, signifiant le prochain passage d’un véhicule du SAMU, en même temps qu’un signal fait vibrer tous les smartphones. Les passants s’écartent tranquillement et le véhicule au gyrophare passe en toute sécurité sur la voie dégagée. Alors qu’il tourne sans un bruit au carrefour, Rose et sa fille se dirigent vers la fontaine cascade. Ici, à l’ombre du bosquet, les papillons qui viennent s’abreuver sont presque aussi nombreux que dans les parties fleuries séparant les voies de circulation. La jeune maman s’asseoit sur le banc double, en face du «mur des poètes» devant lequel deux passants commentent les petits mots et dessins griffonés. Alors que sa fille compte les petits poissons de la fontaine, Rose appelle une amie pour lui demander si elle a localisé l’amphore du géocaching. 

 

Au fur et à mesure de la conversation téléphonique, l’homme assis juste derrière elle se retourne progressivement. C’est Sylvain. Il a tout entendu. Lorsqu’elle racccroche il la regarde, les yeux pétillants de malice, et lui chuchote: 
 

- Pour ma part, je connais l’autre point GPS. Qu’en dites-vous ? On partage ? 
Rose ouvre de grands yeux tandis qu’un large sourire se dessine sur son visage. Sa fille se retourne vivement et lui crie : maman ! il y en a au moins mille ! 

 

- Oh oui, lui répond Sylvain, je dirais même cinq mille ! 


Rose éclate de rire. La soirée promet d’être belle.