Au fond, rien ne change !
Julien Tubiana

C’est moche, c’est sûr, mais je n’avais pas vraiment le choix. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour le convaincre de faire autrement. Si je n’avais rien fait, nous serions partis dans son vieux SUV hybride et j’aurais eu honte toute ma vie. Lui affirme que c’est une voiture de collection, moi j’ai plutôt tendance à dire que sa voiture ressemble à une poubelle. Je ne sais même pas comment il arrive encore à trouver de l’essence. Si j’étais monté dedans, tous mes amis m’en auraient voulu. Ce n’est pas que je sois un écolo radical comme dit mon père, d’ailleurs plus personne n'emploie ce terme depuis la réforme de 2032, mais c’est juste que de nos jours, ça ne se fait plus, c’est tout.


C’est ma mère qui a insisté, autrement je n’y serais jamais allé. Depuis que monsieur Silovsky a perdu sa femme, il ne tourne plus rond et ma mère était très inquiète à l’idée de le laisser partir seul en voiture jusqu’à La Rochelle. Moi, aux mêmes dates, j’étais censé commencer mon stage à l’île de Ré, alors La Rochelle, je ne pouvais pas vraiment dire que cela faisait un détour. J’étais très excité par ce stage. Depuis que l’île est à moitié sous l’eau et qu’on l’a transformée en réserve naturelle, les places sont rares et j’étais plutôt fier d’avoir décroché la mienne. Mon excitation est vite retombée lorsque ma mère m’a demandé de l’accompagner en faisant croire que cela me rendrait service. Je n’avais rien contre monsieur Silovsky, mais disons qu’il avait tendance à ruminer sans cesse et à dire qu’avant c’était mieux, et moi, avant, je ne connaissais pas. Et puis, ce n’est pas tout, j’avais déjà réservé ma place de train avec des copains de la fac d’archi implantative et dans notre groupe, il y a Karen, une brune aux yeux verts qui n’a qu’à sourire pour que je m’effondre. Je ne pouvais pas manquer cela ! 


C’est Castro qui m’a donné la combine, il s’intéresse à tous ces vieux trucs. Il m’a dit que c’était infaillible et que personne ne trouverait la panne sans démonter tout le moteur. J’ai opéré deux jours avant, je me doutais que monsieur Silovsky allait vérifier sa voiture avant de partir. Il est plutôt du genre méticuleux. 
 

J’y suis allé à pied, le garage est à cinq minutes en coupant par le parc. C’est là que les rares résidents de l’immeuble qui ont encore une voiture se garent depuis que les parkings ont été reconvertis en potager. Les panneaux photovoltaïques du toit fournissent l’énergie et la végétalisation de la façade filtre l’eau de pluie qui nous sert pour arroser. Ça marche plutôt bien, assez pour fournir la plupart des légumes aux habitants de la résidence. J’en parle parce que c’est mon job après les cours. Cela finance une partie de mes études. Bref, j’ai marché jusqu’au garage souterrain et j’ai utilisé le code de monsieur Silovsky pour entrer. Oui, je sais, c’est moche aussi d’avoir piqué son code, mais il fallait bien. J’ai trouvé sa voiture au troisième sous-sol et j’ai fait le travail. Lorsque je suis remonté à la surface, je n’étais pas vraiment fier de moi, mais en voyant les bouleaux frétiller dans le parc je me suis dit que j’avais bien fait.


Le lendemain, je l’ai entendu aboyer depuis ma chambre. Il disait à ma mère que le départ était annulé, que la voiture ne voulait pas démarrer. Il était très énervé et nous avons eu toutes les peines du monde à le convaincre de partir en train. Les transports en commun ce n’était pas sa tasse de thé et la perspective de faire le trajet avec moi ne l’enthousiasmait pas non plus. Sans la grande réception prévue par ses amis à La Rochelle, je crois qu’il aurait renoncé. 
 

Au début, il n’a fait que râler. J’avais à peine sonné chez lui qu’il s’était mis à dire qu’il était trop chargé, que sa valise était trop lourde et qu’il n’avait même pas la place pour prendre quelque chose à manger. Il avait ouvert la bouche pour dire d’une seule traite : 


— De mon temps, c’était facile, on garait la voiture en bas et il n’y avait qu’à remplir le coffre. Deux, trois arrêts sur la route dans des stations services pour se ravitailler en essence et en sandwichs, la radio pour éviter les bouchons et en quelques heures on était arrivé ! Là, je ne vois même pas comment nous allons faire pour aller jusqu’à la gare. 


Comme j’avais du mal à situer sa tirade dans le temps, j’ai demandé quelques précisions :

 

— “De mon temps”, ça veut dire quand exactement ? 
 

— Je ne sais pas, vers 2020, quelque chose comme ça ! Tu n’étais probablement pas né ! Tiens, c’est quand ils ont commencé à dire qu’on avait trop abusé et qu’il allait falloir se serrer la ceinture. 
 

OK, il était encore resté trente ans en arrière, c’est là que je me suis dit qu’il fallait que je prenne les choses en main. J’ai saisi sa valise et je lui ai dit : 
 

— La navette sera là dans 3 minutes, il faut y aller. 
 

En bas de l’immeuble. J’ai pris à gauche pour passer devant la Box. Il y a une livraison automatisée pour toute la résidence deux fois par semaine et le camion était passé la veille avec ma commande. J’ai juste eu à brandir mon téléphone devant la porte et j’ai pu récupérer tout ce dont nous avions besoin pour le voyage. Lorsque j’ai montré nos victuailles à monsieur Silovsky, il a juste bougonné qu’il ne se servait pas de la Box, trop compliquée. Il a ajouté : 
 

— Avant, on pouvait se faire livrer nuit et jour en 15 minutes, c’était autre chose.

 

— Et vous vous en serviez souvent ? 
 

— Jamais ! mais on avait le potentiel, c’est ça qui a disparu ! 
 

— Mais si vous ne vous en serviez pas ? 
 

— Vous les jeunes, vous ne pouvez pas comprendre ! 
 

J’ai accéléré le pas pour aller jusqu’à l’arrêt de la navette, le bip caractéristique venait de retentir dans ma poche, elle n’était pas loin. Un arrêt avait dû être annulé et son parcours modifié. Lorsque la navette s’est arrêtée devant nous, j’ai placé la valise de monsieur Silovsky dans le compartiment réservé au transit et je lui ai dit de monter. Nous avons trouvé deux places dans le fond. Monsieur Silovsky regardait un peu partout, je le sentais légèrement désorienté. Le trafic était fluide et à part une altercation entre deux cyclistes pour vraisemblablement une histoire de priorité, nous avons pu rejoindre le Hub sans problème. Monsieur Silovsky n’avait jamais vu le Hub, il m’a expliqué dans la navette que quand il avait besoin de prendre le train avec sa femme, il se garait directement dans la gare.


Le bâtiment s’étendait sur une centaine de mètres, outre sa fonction principale de relier cette partie de la ville à la gare principale, il interconnectait le réseau souterrain et celui des navettes tout en offrant un ensemble de services qui allait du comptoir de livraison au réparateur de cycles en tout genre et aux services médicaux. C’est ces derniers qui ont eu l’air d'intéresser monsieur Silovsky. Il m’a dit que depuis que son médecin était parti à la retraite, c’était compliqué et qu’il n’entendait rien à tous ces systèmes en ligne. Je lui ai expliqué qu’ici, il y avait une dizaine de cabines équipées de matériel d’analyse et que c’était ouvert de 7h à 21h. On pouvait réserver un créneau en ligne ou au comptoir d’accueil et qu’il y avait toujours quelqu’un pour vous aider si besoin. On repartait directement avec les médicaments ou avec un rendez-vous chez un médecin en ville si c’était nécessaire. Il avait hoché la tête sans rien dire, je crois qu’il était impressionné et j’ai senti qu’il commençait à se détendre. Cela n’a pas duré longtemps, dix secondes plus tard, il s’est écrié :


— Ma valise ! on a oublié ma valise ! 
 

Il a crié tellement fort que les gens se sont retournés, j’en étais gêné. Il avait déjà rebroussé chemin lorsque je l’ai rattrapé pour lui expliquer que les bagages en transit étaient pris en charge au niveau de la navette et expédiés par d’autres voies afin d’augmenter le nombre de places dans les trains et de fluidifier les déplacements dans les gares.


— Ils vont me la rendre quand ? 
 

— À l’arrivée, elle sera même là avant nous. 
 

— Vous êtes sûr ? Il y a mon costume dedans et toutes mes affaires pour ce soir.

 

— Ne vous inquiétez pas. 
 

J’ai pressé le pas pour attraper l’express qui devait partir quelques minutes plus tard, il était déjà rempli à 80% et au-dessus de 90% il fermait les portes si l’horaire était atteint. Le voyage a duré quelques minutes et une fois arrivé à la gare, nous avons pu nous installer tranquillement dans le train pour Paris qui partait dix minutes plus tard. Je le prenais souvent pour aller à la fac quand les cours n’étaient pas en visio. Monsieur Silovsky est resté muet pendant tout le trajet, mais ses yeux ont parlé pour lui. Il semblait découvrir le paysage. Il m’a avoué qu’il n’avait pas bougé depuis la mort de sa femme il y a quatre ans et qu’il n’avait pas dû prendre le train depuis plus de dix ans.


C’est la vue des banlieues qui lui a fait écarquiller les yeux. Il avait gardé l’image de barres de HLM, de routes entremêlées, de béton omniprésent, du gris au sol et au ciel. Tout avait changé. Les routes avaient rétréci, certaines avaient disparu, remplacées par une végétation abondante qui avait pris d’assaut les bâtiments. Les grands parkings des centres commerciaux avaient laissé place à de plus petits où seules des camionnettes de livraisons opéraient, le reste avait été reconverti en parc et en zone d’habitations où le bleu de l’azur perçait par endroit. C’est en arrivant sur Paris que j’ai failli tout gâcher. J’avais faim et je ne tenais pas à croiser Karen, gare Montparnasse, avec des feuilles de salade entre les dents. Le visage de monsieur Silovsky a changé de couleur lorsque je lui ai tendu l’un des sandwichs. Il l’a regardé bizarrement avec une moue de dégoût avant de me demander s’il existait une voiture-bar où il pourrait trouver quelque chose avec de la viande, il avait besoin de prendre des forces avant sa grande soirée. Il n’y avait pas de voiture-bar et cela l’a contrarié pour le reste du voyage. Même mon grand sourire après ma première bouchée ne l'a pas convaincu.


À Paris, nous avons pris la Circulaire qui relie toutes les gares parisiennes. Monsieur Silovsky m’a dit qu’il ne retrouvait pas l’odeur du métro parisien et qu’il était déçu. il avait même ajouté : 
 

— Ça puait, c’était bruyant, mais on se sentait en vie. Maintenant, on ne sent plus rien !


Je n’ai pas compris son allusion, je n’avais pas besoin que cela pue pour me sentir en vie. J’ai préféré faire celui qui n’avait rien entendu et je me suis concentré sur le polissage de mes dents avec ma langue.


En arrivant gare Montparnasse, mon cœur battait la chamade, j’ai regardé pour la vingtième fois le numéro du train, de la voiture et de nos places et c’est à ce moment que j’ai remarqué l’icône affichée en haut de l’écran. Un téléphone barré. Nous avions réservé dans un compartiment dans lequel l’utilisation des terminaux électroniques était interdite, une véritable cage de Faraday qui rendait toute communication impossible. De plus, ils ne disposaient d’aucune prise électrique et leur lumière était plus tamisée afin de limiter la consommation d’énergie. En échange, le billet coûtait 30% de moins et c’est cela qui nous avait attirés. Mais lorsque nous avions réservé, il n’était pas question d’emmener monsieur Silovsky et de passer quatre heures en tête à tête avec lui ! C’est ma mine déconfite qui lui a mis la puce à l’oreille. En arrivant devant le quai, il m’a demandé si je me sentais mal et il a ajouté :


— C’est vos sandwichs, c’est bien beau tous vos légumes, mais tous ces mélanges, ce n’est pas sain ! Vous n’allez pas vomir quand même ? 
 

Quand nous sommes arrivés devant la voiture, je cherchais encore comment lui annoncer et comment changer de place avec un autre, lorsque le haut-parleur a égrené les consignes propres à chaque compartiment et que j’ai cru qu’il allait se sentir mal à son tour. Il a laissé échapper : 
 

— C’est quoi ces conneries ! 
 

Ma réponse, si tant est que j’ai pu en bredouiller une, a été heureusement couverte par la sonnerie qui annonçait le départ du train. J’ai foncé vers nos places en espérant que le sourire de Karen m’aiderait à trouver une solution.


Une dame occupait sa place et elle avait étalé plusieurs livres devant elle comme si elle allait rester ! J’étais tellement surpris qu’elle m’a demandé si elle occupait la mienne. J’ai vérifié le numéro et je lui ai juste dit que non, que la mienne était juste à côté. J’étais livide et j’ai cru mourir lorsque Casper est passé dans l’allée et m’a annoncé que Karen avait changé son billet la veille et qu’elle nous retrouverait à l'île de Ré. 

J’ai regardé mes chaussures avant de relever lentement ma tête pour faire face à monsieur Silovsky et là, quelque chose d’extraordinaire s’est produit : il rayonnait. Son visage s’était transformé et avec une amabilité que je ne lui connaissais pas, il a demandé à ma voisine.


— Bêtement, j’ai oublié mon livre, puis-je vous en emprunter un ? 
 

La dame a levé les yeux et lui a répondu en souriant : 
 

— Je vous en prie. 
 

Monsieur Silovsky a choisi un livre avec une couverture qui représentait une jeune femme assise sur un divan. J’ai trouvé son choix bizarre et c’est là que je me suis souvenu que monsieur Silovsky avait travaillé dans une maison d’édition. La dame a eu l’air surprise, elle aussi, et n’a pas pu s’empêcher de lui demander : 
 

— Vous aimez Foujita ? 
 

— Beaucoup, mon père m’en a souvent parlé, il l’a connu dans les dernières années de sa vie. 
 

Je n’en revenais pas ! J’étais tellement estomaqué que je me suis levé et prétextant un besoin urgent de caféine, j’ai annoncé que je me rendais au bar et j’ai proposé à monsieur Silovsky de lui ramener quelque chose à manger. Il m’a souri et m'a indiqué d’une voix joyeuse qu’il n’avait besoin de rien et qu’il lui restait son sandwich végétarien. Je n’ai pas insisté.


Je suis resté assis à siroter un café froid pendant tout le reste du trajet. C’était de loin le voyage le plus triste que j’ai fait de toute ma vie. Le nez collé à la vitre, j’ai compté les éoliennes et les vaches qui tournaient toutes leurs têtes vers moi. 
 

Lorsque La Rochelle a été annoncée, je me suis levé péniblement et j’ai regagné mon compartiment. Monsieur Silovsky était déjà debout et aidait la dame à attraper son sac à main. Sur le quai, il m’a chaleureusement remercié et il m’a dit qu’ils allaient prendre un taxi. Avant de s’éloigner, il m’a glissé à l’oreille que le monde d’aujourd’hui n’était pas si mal en fin de compte. J’aurais dû me réjouir pour lui, mais un nœud vissé dans mon estomac m’empêchait de respirer. J’étais presque plié en deux lorsqu’une tape dans mon dos et un sourire désarmant m’ont ramené à la vie au son du plus adorable des reproches :


— Pourquoi tu n’as pas répondu, je t’ai laissé trois messages, j’ai pu prendre le train en fin de compte, mais ils m’ont collée à l’arrière dans l’autre rame !